Les mots de sable

J’aime bien le sable, parce que c’est une matière insaisissable et confondante…mouvante…elle dessine des lignes, des courbes, des monticules et des figures, et parfois elle ne dessine rien. Offrant à celui qui la regarde ou qui la foule l’opportunité de mettre ce qu’il veut dans ses sensations ou de ne rien faire. Parfois, je me dis que le langage est fait de cette texture même. Bien que sa construction réponde à des normes solides, étroitement codifiées, reconnaissables et d’une certaine façon universelles, consensuelles, au-delà de sa structure même, ce qu’il trace et signifie lui échappe et suit parfois une trajectoire involontaire.

Avec les mots, nous ne sommes maîtres de rien. Alors même que je conscientise mon langage, que je le charge d’intentions, ce soubassement là échappe lui aussi à mon strict contrôle…je parle, ou j’écris et dans cet acte vivant, souvent fulgurant, je ne tiens que des bribes, des échappées de sens et de volition que tout-à-coup d’autres choses habillent ornementent, ou défont. Et par delà la passerelle que je tends, un auditeur, un lecteur s’emparent victorieusement de ce que je dis, écrits, trempe ces mots dans son réservoir personnel et l’île devient une prison, la caresse une menace, le refus une promesse, que sais-je ….et le pire, c’est que c’est peut-être l’autre qui a raison !

Le langage est une palette de couleurs….prismes sonores, ce qui n’est pas si incongru que cela…Les voyelles rimbaldiennes ont un écho vrai dans mon être et je sais des sonorités pointues que je n’aborde qu’avec effroi, tant leur couleur dure ne me sied pas…..d’autres dont la teinte délicate me rend addictive et je les saupoudre trop souvent. Elles viennent se bousculer sur ma langue, fuient de mon stylo, s’imposent au clavier où je tape…..qui dompte qui dans ce jeu là… ?

Captive et maitresse, j’ai aux mots une relation amoureuse et passionnelle qui perdure au-delà des foudres et des égarements….souvent trahie, impuissante les trois quarts du temps à tenir les rênes de mes rimes, rieuse des lapsus et des fourchements qui me rappellent à ma faillibilité constante, je me pense pourtant parfois comme une reine et l’audace de dire, d’écrire surpasse tout….je me pense pourtant comme une vestale du soi, de l’égo et j’essaie alors que tout cela fabrique une matière intelligible et intelligente et tendue vers l’autre….

Mais, en sachant toujours que ce que je construis est comme un chateau de sable, désiré, assumé, fragile et dur comme le marbre aussi….

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour Les mots de sable

  1. Bozorgmehr dit :

    Très bel article.
    Je m’éloigne un peu du fond de votre texte, mais si vous aimez le sable, je vous recommande de lire « la femme des sables » d’Abe Kobo. En lisant ce livre, j’ai eu la sensation étrange d’être envahie par le sable, jusqu’à avoir l’impression d’en sentir les grains sur ma peau et d’en voir glisser sur les pages de ce livre.
    Bien à vous
    Bozorgmehr

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  2. Phédrienne dit :

    Bonjour Bozorgmehr
    Merci de votre lecture et de votre passage ici. Vous allez sourire, cela fait des années que je me promets de lire ce livre et votre remarque fait remonter cette envie en moi !
    Amicalement à vous.

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