Quand on n’a pas tout donné, on n’a rien donné…petite philosophie du boudoir, acte VII

Cette parole de Georges Guynemer m’a sauté au visage au détour d’un livre offert à mes 8 ans par une vieille tante, qui n’a jamais su quel cadeau véritable elle m’avait fait !

J’ignorais tout alors de Guynemer et suis depuis restée assez ignorante à ce sujet ; sa parole m’avait suffi et me suffit encore ! Pourquoi m’avait-elle ainsi éclaté à la figure comme une évidence ? Sans doute parce que je vivais alors dans un univers très cloisonné où le maître mot était : assez. Il fallait être assez sage, peu gourmand, et pas du tout transgressif ! Cette norme raisonnée m’était insupportable sans que je sache vraiment pourquoi. Mais dès cet âge, qui est bien plus sage qu’on ne le croit, je ne pouvais pas accepter qu’on me fixe une limite à ne pas dépasser, ou pire encore, que l’on me montre quelque chose censé ne pas être pour moi ; les notions de classe, de niveau et de conformité sont restées depuis lors pour moi, de vilains gros mots !

Le lien avec Guynemer était donc évident : tout donner impliquant une absence de limites, de frein, une indifférence totale à la bien pensance, aux normes ; tout donner, c’était être à la fois tout nu et habillé pleinement de soi ! Quel courage et quelle audace il y fallait ! Quel terrain d’explorations, d’aventures ! Et si vous me le permettez, quel casse-gueule !

Depuis, j’ai dû bien sûr mettre un bémol à cette fulgurance ! Parce qu’au fur et à mesure de mes propres dons et de ceux d’autrui, un petit hic est devenu un grand os : quelle était donc l’aune à laquelle mesurer ce don ? Est-ce que ce qui faisait un tout pour moi le constituait pour d’autres ? Est-ce que le peu qui m’était donné ne représentait pas une quintessence pour celui qui me l’offrait ?  Est-ce que ma planète intérieure n’était pas au contraire un minuscule confetti, comparée à d’autres mondes ?

Comme tout ce qui touche à l’humain, qui se caractérise autant par ses ressemblances avec autrui que par ses particularités, impossible de trouver une échelle quelconque de valeurs : ce qui fait mon absolue jouissance laisse de marbre mon prochain, ce qui le fait se tordre de douleur, me fera peut-être juste grincer des dents, qui a raison et est-ce que quelqu’un a tort dans ce galimatias ? Bref, la question était vaine et bien évidemment, aucune réponse ne pouvait lui être apportée .Etait-ce important ? Non, bien sûr !

J’ai pensé depuis à des gens comme Vincent Van Gogh, dont les lettres à son frère Théo me frappent en pleine chair plus encore que ses toiles : son entrée en art comme  on entre dans les ordres, sa soif inextinguible exprimée sans fioritures, sans même une conscience de ce qu’il apportait ! Ce don, entier, pur, total, porté jusqu’à la folie, transsubstant son corps et son esprit en objets de supplice….et à Nietzsche corrodé par son génie…des exemples ultra auxquels je ne ressemble pas, petit moineau jardinant mes mots dans un carré de terre bien plus modeste, mais il n’importe, je crois que je comprends intuitivement ce qui les habitait, je crois que ces mots de Guynemer ont juste cogné et résonné comme un son de tambour, sur un petit quelque chose de déjà là, ou que la vie a fait naître…et que je suis depuis sans réserves, parce qu’au-delà des il faut ou il ne faut pas, c’est juste resté comme une évidence…..

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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7 commentaires pour Quand on n’a pas tout donné, on n’a rien donné…petite philosophie du boudoir, acte VII

  1. Oui, vaste et épineuse question, tu as donné quelques pistes, avec lesquelles je suis bien évidemment d’accord. Déjà les paroles de la Bible « Dieu vomit les tièdes », ensuite la « Quête » de Jacques Brel, ma chanson culte, cette soif d’absolu me consume aussi.
    Mais s’il s’agit de donner à l’autre, alors là, je mets un bémol. Être dans le don de soi, parfait mais sans s’oublier, sinon, la notion du sacrifice dans le mauvais sens du terme, ainsi que l’oubli de soi pointent leur nez.
    Donner, oui mais à commencer par soi. Et contrairement à ce que on nous fait croire (surtout notre culture judéo-chrétienne) ce n’est pas de l’égoïsme, juste que l’on ne peut rien offrir si nous ne nous sommes pas « remplis » nous-mêmes

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  2. Phédrienne dit :

    Bonjour Elisabeth
    Merci pour ton analyse qui est comme toujours, attentive et pertinente. Je suis pleinement d’accord avec toi sur le refus d’un sacrifice, lequel a mon sens n’est jamais bon. .L’oubli de soi ou du soi dans les autres, relève plus d’un subterfuge qui peut aider à ne pas se regarder ni à se remettre en question, ou justifier parfois ce qu’on n’a pas le courage de faire. C’est une caution que je refuse,. ainsi que toute forme d’appréciation manichéenne. Et comme souvent, le petit mot ET vient donner tout son sesn, on peut donner aux autres Et se donner à soi même :)!

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  3. Hola, Phédrienne.
    Yo también haría mio el pensamiento de Guynemer. Me tomo la libertad de traducir unas lineas tuyas que me han gustado particularmente. »Dar todo implica una ausencia de limites, de freno, una indiferencia total, a los bien pensantes, a las normas; darlo todo es a la vez estar desnudo y vestido de sí… »
    La reflexión filosófica que haces sobre ti en relación a los otros es muy lúcida; el abstenerse de hacer, de cuestionarse a uno mismo, daría pie, muchas veces, a una excusa para la inacción. Tu « pequeña filosofía de tocador » me parece una gran filosofía. Me gusta mucho tu reflexión, tu filosofía de vida que nos hace pensar. Por todo ello, gracias y un abrazo.

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    • Phédrienne dit :

      C’est en tout cas une démarche très sincère, et que je remets en question à chaque instant en m’inspirant des belles rencontres, comme la tienne, Barbara….: ) Un chemin vers l’autre qui mène aussi vers soi à petits pas décidés !
      Je t’embrasse également !

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  4. Tout à fait d’accord! Bravo. Je t’embrasse.

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  5. hannick michel dit :

    L’archevêque Oscar Romero, l’abbé Pierre, mère Térésa, sœur Emmanuelle sont des exemples, par contre le haut clergé proche des régimes « forts » ou de l’oligarchie sont un contre-exemple.

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