Le secret de madame Prétend

Depuis que le froid est installé, les chats de Madame Prétend se morfondent. Et se morfond aussi son œil cruel scrutant derrière son œilleton l’importun passant. Depuis qu’elle a ramassé les feuilles mortes, coupé les dernières roses, élagué la haie que le jardinier dûment rétribué par la copropriété ne sait évidemment pas soigner, elle ne sert plus à rien. Car l’automne n’a pas seulement emporté le soleil et les fleurs avec lui. Il a aussi enlevé dans un souffle excédé la dernière de nos concierges ; notre vieille bicoque avait conservé dans ses rites l’usage, si je puis dire, d’une concierge portugaise. La première que j’ai connue là, petite, et vaguement moustachue, opposait à toute récrimination un impitoyable accent à couper au couteau. Et se plaignant sans cesse de ses douleurs, coupait court à toute tentative d’intimidation. Mais elle volait, madame Prétend en était sûre ! Elle volait nos précieux produits d’entretien pourtant resserrés dans une armoire, dont, par on ne sait quel mystère, madame Prétend avait aussi la clef ! Pourquoi diable cette malheureuse femme aurait-elle passé sa kleptomanie sur la javel et la cire, après en avoir usé toute la journée ? Le mystère reste entier, la coalition meurtrière fomentée par notre irascible vieille dame  étant venue à bout de la mauvaise femme, qui, il est vrai, refusait aussi de s’acquitter de ses charges locatives, non mais….

La deuxième concierge, une jeune femme mince et active, ne tarda pas à commettre l’irréparable : elle n’aimait pas les chats de madame Prétend, coupables d’arroser de leur obole odorante les paillassons des étages…Grossière erreur ! Les chats de madame Prétend, semblables à de virtuelles entités ne pissent pas, non, madame ! Et lors même qu’ils le feraient, ses chats-là, soignés, peignés, toilettés avec amour, ne peuvent dégager que d’enivrants effluves, soit.

Je passerai sous silence les nombreux harcèlements dont la coupable concierge fut poursuivie. Jamais sans doute la langue assassine de Madame Prétend ne fut aussi véloce dans la vindicte, l’accablement, les sous-entendus féroces, et les comportements vexants : traînant en ahanant un seau plein d’eau chaude, et frottant à quatre pattes l’escalier encore humide du nettoyage de notre concierge, madame Terpend affectait de devoir faire elle-même le travail que «  l’autre » n’accomplissait pas. Et comme il se doit, «  l’autre » faisant précipitamment ses bagages, a fini par prendre congé, nous laissant dans l’affliction, et le désordre momentané, pendant que les chats réoccupaient, glorieux, leurs postes de faction sur les paillassons !

C’est sans doute pour cela que notre syndic, opérant un virage majeur, s’est résolu à embaucher un concierge radicalement différent : noir, jeune, et quelque peu débutant dans la profession. En regardant le profil ferme et sérieux qu’il penchait sur son balai la première fois que je l’ai vu, je me suis dit que notre féroce madame Prétend n’allait en faire qu’une bouchée ! En quoi je me trompais, totalement. Certes, il n’a pas échappé à la vigilance de la dame que le jeune homme ne semblait pas décidé à déplacer les lourds pots de fleurs qu’elle a posés sur son palier, pour nettoyer dessous : un crime peu pardonnable pour cette obsédée du chiffon et du désinfectant. Et bien, vous me croirez si vous voulez, mais madame Prétend a un secret : un gros gros faible pour ce qu’il est convenu d’appeler, les minorités ethniques : les sans papiers, les malheureux de la vie que la pauvreté jette aux quatre coins des pays. Ceux-là seuls échappent à ses critiques acérées, car, comme je vous l’ai déjà signalé, madame Prétend au fond, a un grand cœur. Et il s’en serait fallu sans doute de peu pour qu’elle accueillît dans son logis, à la place des chats meurtris et rejetés, quelques répudiés de la vie…Bref ! Je l’ai surprise il y a peu, avec son sempiternel seau d’eau et sa serpillère, frottant vigoureusement le fameux coin sous le pot déplacé à grand peine. En me voyant, et alors que je m’attendais à un flot récriminatoire, figurez-vous qu’elle a souri :

« Il est jeune, il ne sait pas, il faut lui laisser le temps »

Avec un autre sourire au fond des yeux pas piqué des hannetons !

Comme on dit, il ne faut jamais désespérer des humains !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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9 commentaires pour Le secret de madame Prétend

  1. Antonio dit :

    Très attachante cette Madame Terpend !
    Je ne relèverai pas le cliché sur la concierge portugaise par respect envers mes tantes, mais cela semble tellement vrai que je la visualise bien ! 🙂
    J’aime beaucoup. Il s’agit d’une de vos publications ?

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  2. Phédrienne dit :

    Bonjour Antonio
    Vous transmettrez mes respects à vos tantes, je vous prie ! Mais le fond de tout cela, bien que transposé et revisité, est vrai 🙂 . Il ne s’agit pas d’une publication (elles sont visibles dans l’onglet Mes Publications si cela vous tente), mais d’improvisations comme j’aime beaucoup à les faire ; Beaucoup des nouvelles que j’écris tirent ainsi leur fond d’une anecdote, d’un truc infime qui sert de déclencheur, ce qui est du reste, très commun ! Ajoutez à cela ce qui complète ma recherche de photographe : celle de transformer le regard en lui permettant de découvrir les trésors cachés des êtres et des choses, et concernant les humains, ces sortes de héros ordinaires que nous côtoyons sans savoir les regarder !
    Amitiés à vous.

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    • Antonio dit :

      Vous avez les mots du détail, votre écriture est une prise d’image en haute définition dont le résultat nous bluffe avec la réalité. Cette Madame Terpend, j’ai cru la croiser dans ma cage d’escalier. Dingue ! 🙂
      Bravo, continuez à la faire vivre cette brave dame !

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      • Phédrienne dit :

        Merci beaucoup, Antonio ! Ce compliment me va droit au coeur, car c’est vraiment le résultat auquel je souhaite tendre, donner à voir, à sentir et à imaginer ! Avec les mots qui me viennent sur l’instant !

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  3. Ah, que j’aime cette chère madame Terpend et ses chats toilettés…
    Même sa cleptomanie m’amuse.
    Oui, je vois, je sens, j’imagine et ton récit est un véritable bonheur.

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  4. Cette brave Madame Terpend est quelqu’un d’humain grâce à votres coups de pinceau; à votre écriture incisive, précise, essentielle qui se concrétise en cette héroïne cotidiènne. J’adore votre regard spécial. Amitiés à vous.

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  5. Phédrienne dit :

    Merci beaucoup Barbara, dont j’aime aussi à coup sur, les coups de pinceau et la sensibilité de peintre !
    Amitiés à vous !

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