Le réveil du hobbit ……petite philosophie du boudoir, acte XI

On le sait, la littérature fonctionne beaucoup par stéréotypes et manichéisme primaire, et repose sur un socle très large de légendes, mythes fondateurs et religions diverses. La science fiction, l’Heroic fantasy, et le roman n’échappent pas à cette tradition, consciente ou non, et c’est bien pour cela que nous nous y retrouvons : la projection possible de nos peurs et de nos fantasmes et le processus d’identification avec le héros salvateur, quel qu’il soit, sont rendus possibles par cette accumulation culturelle forgée dès l’enfance par la lecture et la narration. Et pour nos mythes, je ne saurais trop renvoyer vers Mircéa Eliade, dont les ouvrages complets apportent beaucoup de lumières sur ces questions.

Le monde de Tolkien n’échappe pas à cette longue tradition et, de fait, nourrit évidemment de brillantes thèses universitaires et recherches sur la symbolique attachée  à ses récits. La fascination qu’il exerce sur des générations  successives de lecteurs agace comme tout succès, et suscite aussi fantasmes et réappropriations souvent abusives.  Aussi, est-il soupçonné d’occultisme, d’homosexualité refoulée, de misogynie larvée,  de traitrise aux fondements de la mythologie (elfes fantaisistes,  créatures mythiques non conformes !), de racisme exacerbé  et de morbidité excessive, (voir Isabelle Smadja, le Seigneur des anneaux ou la tentation du mal ), et bien sûr, d’appartenance à la franc-maçonnerie (symbolique des tours, des anneaux, etc !), sans laquelle le tour justement, ne serait pas bouclé !

Chaque chapelle trouve ainsi à alimenter ses propres affirmations, et légitime aussi ses propres craintes.

Evidemment, Tolkien était un catholique pratiquant et plutôt réactionnaire quant à ses orientations politiques. Cela fait-il de lui un mauvais auteur ou un auteur plus suspect que d’autres ? Je vous laisse la réponse, car quant à moi, je refuse fermement de ne lire que des auteurs dont les opinions, goûts ou orientations sexuelles seraient en tout point semblables aux miens et donc homologables ! Et me réserve le droit de ne sombrer dans aucun fétichisme ou addiction irraisonnée, bref, de faire le tri, sans me priver de goûter tout à loisir des univers variés.

Reste que Tolkien a bercé mon adolescence, parce que son univers me transportait sans effort dans  un monde imaginaire, tout comme les contes de fées, avec d’ailleurs la même dualité de violence et d’angélisme primaire ( les contes que nous lisons à nos enfant sont d’une brutalité infinie si on y regarde de près, et d’un moralisme très élémentaire), et que pour une fois, les héros de tout cela n’étaient pas de grands beaux guerriers, mais des hobbits aux pieds poilus et aux oreilles pointues, vivant dans des trous ! Sans compter qu’un humour très présent habille aussi ses pages, et que l’apologie supposée de la violence cède souvent le pas à des considérations plus sensées : le doute habite les personnages, mais aussi, les défauts et qualités inhérents à l’espèce humaine, dont le rejet ou la peur de la différence, l’intolérance, etc., lesquelles finissent par se fondre dans l’intérêt commun. Mais l’intérêt commun n’est-il pas forcément arbitraire et orienté ? Peut-il y avoir un seul combat légitime du point de vue moral ?  Il me semble que ces questions sont à l’œuvre dans cette saga et rappellent sans ambages les conflits très humains pour le coup qui ont aussi marqué l’époque de Tolkien et son histoire propre. Et restent malheureusement d’une brûlante actualité !

Bilbo donc me plait, beaucoup. Parce qu’il fait écho à un combat personnel mené depuis longtemps, et qui s’inscrit dans la volonté de réveiller le hobbit qui dort en chacun de nous ! Humains supposés ordinaires, mais extraordinairement riches de tous les possibles, et qu’un rien suffit finalement à transformer ! Pas forcément en héros d’ailleurs, ce qui serait pour moi sans grand intérêt, mais en personne capable de faire des choix, et de les assumer.  Je n’ai donc pas le goût du martyre et du sacrifice consentis, mais plutôt une vraie appétence pour le fond des êtres et des choses : des Bilbo, il y en a partout, c’est pour moi une certitude ! Il faut juste savoir regarder et écouter !

 

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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6 commentaires pour Le réveil du hobbit ……petite philosophie du boudoir, acte XI

  1. Et bien, là, Colette, je n’aurai absolument rien à dire car je suis totalement et hermétiquement fermée à l’œuvre de Tolkien, non pas par préjugé quelconque mais tout bêtement parce que je n’y comprends rien 😀 Et je l’avoue sans honte aucune 😀
    Bien que nourrie par Mircéa Eliade….comme quoi….
    Merci de m’en apprendre un peu sur son univers

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    • Phédrienne dit :

      Tolkien est difficile à appréhender parce que son œuvre est très dense et longue, et surtout, qu’il faut entrer dans son univers. La quête qu’il décrit dans ses livres et le combat titanesque entre forces du bien et du mal s’inscrivent pour moi dans la lignée des gestes d’Arthur, et des grandes légendes d’autrefois. Une œuvre de longue haleine rédigée pendant plus de 20 ans et qui souvent suscite soit la passion, soit le rejet…il n’y a pas plus de raison à l’une qu’à l’autre, une histoire fonctionne par une mystérieuse alchimie plutôt incompréhensible et c’est très bien comme ça !

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      • Oui, ça doit être cela, pourtant j’adore les légendes et particulièrement celle du roi Arthur et de ses chevaliers.
        Pareil pour le film que j’appelle toujours « Les seigneurs des agneaux 😀 »
        Pas bien grave, il y a tant de magnifiques lectures

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  2. Phédrienne dit :

    Pour Elisabeth
    Entièrement d’accord avec ces mots !
    Amitiés à toi !

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  3. gilderic dit :

    Je n’ai pas (encore) lu Bilbo le Hobbit. Par contre j’ai lu « Le Seigneur des Anneaux » trois fois. Un véritable chef-d’oeuvre.
    Je suis moins convaincu par l’adaptation de Bilbo au ciné : beau mais un peu long…

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    • Phédrienne dit :

      Bonsoir Gilderic et merci pour ton passage.
      C’est amusant parce que je n’ai pas vu le temps passer, moi 🙂 Par contre, je regrette un peu le manque de profondeur, par rapport au livre, mais au moins a-t’on fait ressortir une autre caractéristique de l’oeuvre de Tolkien : l’humour! Et je suis d’accord, le mot chef d’oeuvre n’est pas trop fort pour le Seigneur des Anneaux !

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