Le baiser du chat

Elle se tenait sur les marches et était sans doute bien plus fatiguée qu’elles. Il faut vous dire que cet escalier vénérable aligne ses vieilles pierres usées, bosselées et polies par l’usage, du 4ème étage au jardin. C’est leur carrelage gris, aussi doux sous la main qu’une peau, qui m’a séduit la première fois que j’ai franchi la porte. Ça et les plafonds démesurés, la cheminée hors d’âge et les murs pas droits ; les murs pas droits, ça me rappelle que j’ai toujours refusé d’être rectiligne, ça me va bien. Une rambarde en bois verni, cirée en démesure, propose ses arabesques tout au long. C’est un escalier de cinéma, qui fleure bon l’Hôtel du Nord ou les ateliers de cousette. Il est hors d’âge et cet hors d’âge me sied, j’ai l’impression d’habiter un intemporel îlot qui pourrait être aussi le miroir d’Alice au pays des merveilles, et me transporte ailleurs quand je le veux…

Dans sa grosse robe de chambre, Emilie Terpend ressemblait elle à un cocon, ou un toton de tissu pourpre. Une toge bien peu impériale mais couvrant de ses méandres veloutés son corps jusque là demeuré robuste. L’air était lilas, il l’est souvent à cette heure où le jour insiste pour s’imposer. Et moi je descendais juste pour respirer cette couleur, ce que peu de gens prennent le temps de faire et ils ont grand tort : c’est fou ce que ça raconte une couleur !

J’ai écris souvent qu’Emilie ressemble à une vigie ou une impitoyable pythie, lançant son regard d’aigle et de charbon ardent comme une flèche. Le visiteur crucifié ploie et cède sans ambages sous ce regard-là. Mais, dans ce matin lilas, soudain, elle a semblé rétrécir, s’amenuiser comme un rêve, désenfler comme le bœuf redevenu grenouille. Dans son visage blanc,  sous les cernes bistrés, ses yeux m’ont adressé un regard d’enfant solitaire, tellement fragile. Et brusquement, tous les âges de sa vie passée ont défilé à toute vitesse, dessinant tour à tour une enfant appliquée, une élève consentie, une travailleuse féroce, et une femme volontaire, d’amour déçue. Pas d’homme, pas d’enfants, encore que …

Les chats, alignés sur le paillasson, attendaient leur maîtresse. Seul le gros chat gris à qui il manque un œil et qu’une main folle a balancé un jour du quatrième étage, frottait contre mes chevilles son cercle de fourrure un peu mitée.

Alors, j’ai pris dans mes bras, toutes ces vies à la fois, je les ai serrées très fort, et les ai embrassées. Un baiser sur chaque joue, où ils ont laissé une trace, et je suis partie, sans plus les regarder….

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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10 commentaires pour Le baiser du chat

  1. Antonio dit :

    « Elle se tenait sur les marches et était sans doute bien plus fatiguée qu’elle. »
    Ce ‘Elle’ final m’intrigue car j’y aurais bien mis un ‘s’ mais peut-être m’échappe-t-elle ?

    En tout cas, je me délecte de suivre votre écriture féline jusqu’au palier de Mme Terpend. J’aurais presque envie de frapper à sa porte et entrer dans son salon, partager avec elle un thé et des gâteaux secs, elle, sans doute sur un vieux fauteuil, à bascule ou non, et moi, là, étriqué et intrigué sur un coin de canapé. Elle me raconterait ses vies que je boirai avec pudeur, le petit doigt en l’air qui me dirait qu’il s’en cache bien plus encore derrière ses yeux mouillant.
    « Bonne année, madame Terpend ! » dirais-je en avalant une gorgée puis, reposant ma tasse, mes yeux photographieraient les alentours comme des voleurs d’images d’un autre temps.

    J’espère que vous l’avez aussi embrassée pour ses fans. 🙂
    Merci !

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Antonio
      Je vous avoue sans ambages avoir saisi le texte d’une traite directe sur le clavier et publié sans relecture ! Donc merci pour votre vigilance, ce « s » manquant étant plutôt inélégant ! Merci de votre fidélité à ces pages et je pense avertir prochainement madame Terpend qu’un de ces jours, elle et ses chats auront de la visite ! Je suis certaine qu’elle appréciera !
      Merci à vous

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  2. Fantástico ese retrato femenino de madame Terpend, sus gatos y esa escalera -de cine-, ese rincón con historia cotidiana y el olor a lilas…

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  3. Ravie du retour de Mme Terpend mais je ressens comme une tristesse soudaine…aurait-elle perdu de sa superbe, cette impitoyable pythie ?
    Je luis rendrais bien visite, pour écouter ses vies…

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Elisabeth
      C’est bien parce qu’ils ont un talon d’argile qu’on aime les colosses ! Je ne doute pas que Madame Terpend a déjà repris de sa gouverne et je crois même avoir perçu, en montant l’escalier tout à l’heure, le petit bruit de sa pantoufle glissant derrière la porte vers l ’œilleton où son regard terrible a dû me photographier !!
      Amitiés à toi

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      • 😀 Elle a repris du poil de ses chats 😀
        J’adore ta façon de raconter sa vie, je suis un peu pareil, parfois, en regardant quelqu’un, je me fais un « film » dans la tête.
        Et tu as su la rendre si touchante, cette dame, j’attends la suite de ses aventures avec beaucoup d’impatience.
        Merci et toutes mes amitiés.

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  4. Phédrienne dit :

    « Elle a repris du poil de ses chats  » J’adore ! 🙂
    Et c’est un plaisir que de t’emmener avec moi dans ces histoires!
    Amitiés,Elisabeth !

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