Le coeur bleu d’Emilie

Dans notre ville, l’hiver n‘est pas blanc, jamais. Il est plutôt gris, et parfois bleu. Bleu comme le ciel dur éclatant de ses fanfares, quand la lumière nimbante de janvier couvre les toits et les rues. Bleu comme le cœur d’Emilie, calfeutrée derrière ses murs et qui, pour sortir ses chats, condescend quand le thermomètre glisse sous zéro, à mettre un pantalon sous sa robe de chambre. Mais les chats frissonnants sous leur pelucheuse  parure répugnent à mettre un nez dehors. Rusés, ils se tapissent le long des marches, s’élastisent jusqu’à disparaître. Et,  alors que leur maîtresse les croit sortis dans le jardin pour y faire leurs nécessaires besoins , ils se tiennent  traîtreusement immobiles. C’est ce que j’aime moi, chez les chats, en sus de leur impérial dédain pour nous. Ils savent épouser toute forme et se glisser partout ! Puis à demeurer immobiles. Moi, j’ai eu beau essayer, jamais je n’arrive ainsi à allonger et aplatir mes atomes ! Ni à les figer dans le marbre !

Puis, quand leur maîtresse, que personne d’autre qu’eux ne pourrait ainsi tromper, a refermé sur elle la porte de son royaume, les chats viennent se peloter sur les paillassons avoisinants, en se gardant bien de faire du bruit !

Emilie est fatiguée, très fatiguée. Malgré la chaudière brûlante qui continue à faire son train d’enfer au fond de ses yeux, elle perd de sa vaillance, je la vois se tenir parfois à la rambarde, et j’ai peur….Mais, pareille à une citadelle invaincue, lorsqu’elle me voit descendre vers elle, sourire aux lèvres, et devine les mots que je me garde bien de prononcer, elle met sa colonne vertébrale au garde-à-vous,  et se dépêche de franchir les marches en appelant ses chats : petits, petits, allez, on reeeeeentre !!!!!

Je me garde bien de l’aider ! A-t’on idée de proposer son épaule à un général ! Et m’aplatissant vivement (mais avec moins de grâce que ses chats), contre le mur, je la regarde remonter, suivie de son armée triomphale et félonne !

Cependant,  lorsque je suis certaine qu’elle ne me voit pas et que je croise leurs majestés empanachées, hiératiquement installées sur les marches,  je descends à pattes…de souris, et fond dessus brusquement, pour les faire fuir au jardin ! Ou bien, rentrant d’une course quelconque, et repérant les chats touffus mélancoliquement tapis sur les bancs glacés, je m’efforce au contraire de les rassembler et de les faire rentrer,  afin qu’Emilie n’ait pas à descendre !

Est-elle dupe, je l’ignore, mais on ne leurre pas si facilement ni très longtemps les tutélaires divinités ! Puis je m’esquive, murmurant dans ma tête les si beaux vers baudelairiens :

Dans ma cervelle se promène

Ainsi qu’en son appartement

Un beau chat fort, doux et charmant

Quand il miaule, on l’entend à peine…..

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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7 commentaires pour Le coeur bleu d’Emilie

  1. Excelent, magnifique portrait de Madame Emilie et ses chats! On voi, parfaiment, dans le texte, que toi est une grande connaisseur de la vie des ses petites bêtes si douses. Bisous.

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  2. « On ne leurre pas si facilement ni très longtemps les tutélaires divinités !  »
    Mais pourquoi donc les descendre dans la neige qui n’est même pas blanche ???

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  3. RvB dit :

    Une histoire vraiment très émouvante, fort bien contée.
    Félinement vôtre.

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