C’est quoi, être révolté ? Jeu de mots, jeu de pensée, jeu d’agir…

« A la fin, tu es las de ce monde ancien »….chantait le bel Apollinaire. Devant le troupeau d’immeubles qui bêlait à ma vue ce matin,  je me suis demandé, de quoi je pouvais être lasse… ou plutôt de quoi je pourrais bien ne plus être lasse ? Ennuyée, révulsée, étourdie de  ces antiennes qui reviennent à fleur d’ondes, et tout au long des pages lues : liberté, tolérance, égalité, amour, créativité, indignation, accomplissement, révolution…..à se demander si notre cerveau fonctionne, s’il est capable de faire autre chose que de distiller des mots comme un distributeur de cacahuètes, des mots déshabillés de concepts, d’histoire, des mots creux….

Oh je sais depuis nos grecs et leur amour de la rhétorique, combien on peut séduire, flatter, chambouler par les mots, il suffit de laisser libre cours, de jeter de sa corne d’abondance des flots d’épithètes, de mélanger à la main quelques paroles choisies, mots doctes, vocables à la mode, de bien touiller, d’ajouter un zeste d’éloquence, un voile de sucrerie ou un zeste d’acide et paf !

Moi-même, qui suis si proche parfois de la logorrhée, je me contiens, j’essaie (c’est idiot à dire, moins idiot à creuser) de penser ce que je dis, et partant, de faire aussi ce que je dis, d’être en communion étroite de penser et d’agir et d’éviter quand je le peux, de laisser sortir de ma bouche et de ma plume des mots qui à force d’usure, de dévoiement, de non réflexion, finissent par ressembler à des masques éteints….Ou de me contenter, ce qui est pire encore, de m’abriter derrière mes propres mots, d’y liquider amertumes, conflits, colères, d’y dissoudre ce qui me gêne aux entournures, ce qui me gratte au coin de l’esprit, quand je me frotte à la vie….tout comme vous …

Alors ce mot là, révolte ! Indignez- vous disait Stéphane Hessel, indignons-nous ont répondu certains, réveillez-vous ! Révoltez-vous ! Cri unanime qui cache quoi ? Quelle  réalité papa ? En quoi, nous qui sommes surconsommateurs d’infos, nettivores, médiavoraces, en quoi, par quoi, par qui sommes-nous révoltés  et comment ? 24h sur 24, dans un déluge incessant, une avalanche surpixélisée d’horreurs dévale sur nos têtes, et  je suis comme vous,  anesthésiée : du sang, des cris, des visages, des corps, des connus, des anonymes.  Des bouts de choses mises en scène, mises en boite, structurées, standardisées, surconvenues  et essorillées dans un vocabulaire de 1000 mots : le front de l’emploi, la crise des subprimes, le droit à l’enfant ! Droit à l’enfant ! Dans quel type de société sommes-nous tombés pour même que cette phrase là ne fasse réagir personne ? Ben non, le droit à l’enfant est une évidence, au même titre que le prix du sans plomb ou du poireau hivernal….Ca ne nous révolte pas, justement,  et tout passe !

Ça veut dire quoi, être révoltée ? Faire sa crise sporadique, sa poussée de colère, son refus ponctuel, dans son coin ! Et puis, remettre son manteau, chausser son quotidien, vaille que vaille, et continuer, parce que la vie n’est-ce pas….n’est-ce pas ? Laisser son cœur cogner comme un fou devant un truc qui nous dérange, avoir la larme à l’œil et puis tout avaler, comme on se force à déglutir après une cuillère de mauvais médicament ! Ca passera ! Laisser passer la vie, la sienne, et celle des autres, grogner à l’intérieur, et dire merci ! Enjamber le clodo de la rue qui gêne le passage, tourner la tête et le cœur devant ce qu’on ne veut pas regarder parce que n’est-ce pas, la vie est trop courte, carpe diem, la colère est mauvaise conseillère et tutti quanti. Au royaume des etc, je réclame le droit d’être sourde et muette !  Je réclame le droit de m’interroger sur ce que je postule, sur ce que les mots veulent dire, leur sens profond ! Je demande à côté des mots, que j’aime pourtant d’un amour profond, langage qui structure notre pensée mais que la vie doit structurer et enrichir à son tour, comme un terreau puissant, à côté des mots, des actes ! Je me les demande à moi-même, avant qui que ce soit d’autre, pour pouvoir un jour écrire et signer : oui, je suis une révoltée, non, je ne suis pas d’accord ! Oui, je veux que mes mots servent à changer et à faire changer !  Oui le verbe peut faire cela, tout comme l’image ! Alors, et alors seulement, je pourrais me réconcilier avec mes propres pensées….et entendre ces mots, et ce mot là en y croyant….

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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13 commentaires pour C’est quoi, être révolté ? Jeu de mots, jeu de pensée, jeu d’agir…

  1. longbull13 dit :

    Superbe texte !

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  2. Tu as raison, le Verbe est créateur et son pouvoir est grand.
    Être une révoltée ? Je suis dans ce monde mais pas de ce monde…ce qui implique que je vis dans la société que je n’approuve pas mais pour la changer, je ne peux pas me marginaliser. Ceux qui œuvrent pour un monde meilleur le font chacun à son niveau et selon ses moyens. Bien sûr, nous nous reconnaissons et agissons ensemble mais tout changement commence par celui de soi.

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Elisabeth
      Je te rejoins sur ces mots car il ne saurait y avoir un seul mode possible d’être au monde. Cependant, j’avoue ne pas craindre la marginalisation qui chez moi, est quasi de fait, en raison d’un parcours de vie. Ce qui ne m’empêche pas de refuser d’être dans une opposition absurde )à tout; J’ai juste un appel fort à la vigilance quand on emploie les mots!

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  3. Antonio dit :

    Ah, les mots ! … Veuillez les excuser car ils sont comme des enfants, insouciants, spontanés, révoltés parfois sans raison ou sans savoir parce qu’encore trop naïfs, pas assez cultivés, voire de mauvaise foi. Sales gosses !
    Alors on les remet à leur place, dans le rang de leur classe. On voudrait qu’ils soient grands, raisonnables, raisonnés. Un peu de tenue tout de même, on vous regarde !
    Les mots sont comme ces enfants qui nous font regarder autrement et nous poussent à agir. Dis papa, pourquoi la vie c’est comme ça ? … Le parce que c’est comme ça on n’y peut rien nous étrangle, on continue à élever nos mots dans le silence, à les rendre beaux, prêts à s’intégrer dans la vie adulte, avec créativité, talent, racontant une histoire qui ne dérange personne,

    Non, nos mots sont la chair de notre chère pensée qui fait ce que nous sommes. Je pense donc je suis. On ne peut brimer l’élan de nos petits sous prétexte qu’ils dérangent, font trop de bruit. Ils nous crient dans les oreilles. Révolte-toi papa ! … A nous de les entendre.

    Je vous ai entendu !

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Antonio
      Moi je vous lis et je vous souris ! Parce que si les mots sont la chair de notre pensée, ils la structurent et la créent aussi, un couple où personne ne domine l’autre….Alors je sais le paradoxe qu’un écrivain qui passe son temps à raconter et à se raconter des histoires, prétende à une sincérité, à une véracité d e pensées ; Et pourtant ! Au-delà des mots, il y a l’intention, si différente selon ce qu’on donne, et il y a ceux qui nous lisent et reçoivent. Alors, pas de mots sages, et encore moins d’histoires raisonnables, et vivent les sales gosses ! Ca n’empêche pas de réfléchir….. 🙂

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      • Antonio dit :

        Tout à fait !
        N’ayons pas peur de nos mots, ni ceux des autres, agissons avec eux pour expliquer notre intention, le fond du coeur de cette révolte. Car on aura beau y mettre toutes les formes, le regard de l’autre ne nous appartient pas et décrypte avec ses propres règles de lecture. Alors autant être le plus naturel, spontané, comme de sales gosses qui ne respectent pas les codes… et qui en réaction nous obligent à réfléchir ! 🙂

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  4. RvB dit :

    Voilà maux qui n’étaient pas facile en mettre en mots, et tu l’as fait de façon admirable.
    Le chocolat est parfois amer faute de conchage consciencieux, il en va de même avec les mots. Joli rappel à la vigilance !

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Hervé et merci!
      Je t’avoue que le conchage n’est pas non plus mon fort; Mais je m’emploie à ne pas être à côté des mots que je pose, mais plutôt, dedans !
      Amitiés

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  5. Querida Phédrienne:
    Mis pobres conocimientos de francés hacen que, ante un texto tan brillante como este, te tenga que contestar en castellano. Y ante algo tan sincero yo me pregunto: ¿qué podemos hacer, qué hay que hacer con las palabras que, de tan usadas y manoseadas, pierden su sentido? Si existimos porque pensamos y somos nuestro pensamiento, y eso es lo que nos conforma como sujetos que viven y respiran; si nuestro pensamiento condiciona nuestras acciones; si este nos obliga a actuar en una dirección u otra; entonces el problema no está en cómo pensamos, sino en que normalmente nos dejamos ir sin que nos comprometamos al cien por cien con el auténtico y real sentido de cada palabra. Fallamos nosotros en cuanto que actuamos en la realidad sin ser FIELES A SU SIGNIFICADO. Tomando el ejemplo que has puesto, si decimos que estamos indignados y no hacemos nada en esa dirección, la palabra, por mucho que la usemos, pierde en nosotros su significado, está vacía de contenido; pero somos nosotros los que la vaciamos. En nosotros está el llenar de contenido las palabras. Según lo veo se trata de un compromiso real con nuestro pensamiento. Y no es fácil. Magnífico de forma y fondo. Un beso.

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Barbara
      Merci pour ce long commentaire lumineux et plein de sens. Tu as raison, ce combat n’est pas facile et je ne suis pas plus aguerrie que d’autres, mais tu as employé le mot adapté, l’engagement ! Il signifie qu’il faut être attentif à ne pas se croire meilleur ou plus juste que d’autres. Juste aller à fond là où il nous semble qu’il faut aller…sans perdre le sens de l’autre, sans oublier d’autres points de vue.
      Bisous Barbara.

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  6. Justement c’est ça: sans oublier d’autres points de vue et ne pas se croire meilleur ou plus juste que d’autres. Tout à fait d’accord. Bisous Phédrienne.

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