Le langage peut-il effacer les barrières sociales ? Petite philosophie du boudoir acte XXXI

Enfant, l’école m’a apporté la lecture au milieu de beaucoup d’autres choses.  Dont une : iI n ‘y avait pas autour de moi un monde, mais des mondes.  Des strates de mondes se superposant dans une illusoire unité, mais disparates. Profondément. Par exemple, il y avait le monde des « pauvres », un monde composite,  agglomérat d’enfants d’immigrés de deuxième génération : italiens, espagnols, portugais. Dans la commune de Seine Saint Denis où je vivais, ils étaient la frontière sécurisante avec le deuxième monde, celui auquel j’appartenais semble-t’il : une classe moyenne légèrement interlope et industrieuse, la banlieue Est étant alors le creuset de travailleurs de la grande couronne parisienne.  Et puis, il y avait un troisième monde : bourgeois, avec un autre langage et d’autres manières ; celui des petites filles que je voyais partir  à leur cours de danse ou de piano et qui prenaient l’avion ! Ce qui n‘était pas mon cas !

J’ai rapidement fait la connexion entre ces différentes choses : argent, niveau de vie, manières, goûts, langage. Autant de signatures qui étiquetaient la personne  à peine avait-elle ouvert la bouche et parfois sans qu’elle le fasse. Ca ne me paraissait pas normal à moi, à qui on disait que je vivais dans une république une et indivisible ; mais à mes questions de casse-pied notoire, invariablement il était répondu : c’est comme ça ! Je crois que c’est de là, de cette découverte du CP, qu’est née ma révolte jamais éteinte contre filiation et appartenance à un clan ! Le hasard m’avait fait naître quelque part ; ma volonté et mon choix me bâtiraient l’endroit où je voulais vivre,  moi.  Et pour cela les mots m’ont paru la meilleure brique, la glaise que je pourrais remodeler à ma façon. Et ce faisant, construire aussi un pont, un vrai viaduc d’échanges avec ces autres mondes qui n’étaient pas censés être les miens.

J’ai donc toute ma vie parlé à tout le monde, sans distinction d’âge, de race où de façons.  Du junkie au clodo en passant par la ménagère bon teint,   le cadre sup, l’ouvrier, l’errant ou le travailleur modèle. Parce que je cherchais l’humain, moi ! Malgré mon langage dit soutenu (je parle comme j’écris et réciproquement!), j’ai fraternisé  partout où je pouvais le faire et tenté de partager en toute bonne volonté ce que je pensais être utile aux autres, ou que parfois, ils me réclamaient.   Jusqu’à faire parfois des trucs improbables comme poster des poésies sur un forum de pêcheurs, pour partager la passion d’un ami, tout en y mettant d’autres couleurs, pourquoi pas ?  Et partager des matinées de pêche au matin, tremper la ligne sous la neige, et camper en sauvage pour comprendre de l’intérieur ce que c’était.  Dois-je dire que cela a été accueilli avec sympathie mais stupéfaction, quand on ne m’a pas gentiment suggéré que je n’étais pas à ma place ? Et qu’une intello de toute façon, ça n’était pas dans la vraie vie, celle, rude, de ces pêcheurs de carpes ! Prosélyte naïve, je pensais pouvoir ainsi abroger les barrières, passer par-dessus les préjugés, et avancer ; mais le langage n’est pas qu’une simple construction syntaxique ou grammaticale. Il ne s’apprend pas que sur les bancs d’une école,  mais s’imprègne du milieu où l’on pousse.  Il construit notre pensée autant que cette dernière le construit à son tour, interaction invisible, peu conscientisée et qui empêche souvent tout recul. Ce qui est dit et vécu par habitude devenant la norme, qu’on ne remet pas en question.

Celui qui, comme Ulysse, part pour ce long voyage à la recherche de son identité propre, de son langage propre, se retrouve donc ballot errant sur des océans de doute, et partant, devient inidentifiable pour ses pairs. Affirmer son langage personnel, à peu près débarrassé des scories et des usages, revient à s’affirmer autre et expose à des rejets. Ce sans famille langagier devenant alors parfois une école de solitude, difficile. Je le conçois et aujourd’hui, ai largement rabattu de ma superbe, comme on dit ; toujours à l ‘écoute, toujours dans le don parce que je ne peux pas concevoir de ne pas le faire, mais sans illusion aucune sur le peu de marge de manœuvre et les murs de résistance qui empêchent souvent les gens de faire le pas. Et d’oser tenter de penser par soi-même, ce qui reste la meilleure façon d’apprendre à parler et de grandir vraiment !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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14 commentaires pour Le langage peut-il effacer les barrières sociales ? Petite philosophie du boudoir acte XXXI

  1. J’ai beaucoup aimé cet article, sincère, documenté et utile.

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  2. longbull13 dit :

    Je partage entièrement ton point de vue 😉

    bises

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  3. vkalinkaneo dit :

    « intello » est une insulte parmi les collégiens, qui ne parlent plus le même langage que leurs enseignants, faute d’aimer lire… mais considèrent que ce sont les adultes qui s’expriment mal.
    « C’est pas français, ça. » affirment certains en entendant un tour syntaxique un peu littéraire… ou simplement un subjonctif imparfait.
    On croyait que l’école obligatoire permettrait l’élaboration d’une « République une et indivisible » (Pardon, je ne peux pas m’empêcher de mettre une majuscule à la République!) et pour ce faire on impose un sacro-saint programme… mais les gens, quel que soit leur âge, ne cessent de vouloir créer des clans et par là-même des dialectes qui se substituent à la langue commune.
    Nous voici condamnés à devenir bilingues… en langue commune et beau langage!
    Bravo pour votre action « d’artiste en littérature »… car l’art est devenu le dernier domaine à la mode.
    Vos créations me plaisent très souvent.
    Et d’autant plus que mon langage quotidien s’appauvrit du fait de mon métier qui m’oblige à tout définir avec un vocabulaire toujours plus limité. Ma langue devient pour moi… comme l’anglais : je la comprends mieux que je ne la parle et suis toujours, en conséquence, admirative à l’égard des écrivains et de ceux qui, comme vous, ont plus grandi que moi.

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Vkalinkaneo
      Vous me prêtez une bien grande vertu et je vous en remercie ! Mais hélas, ma croissance est bien loin d’être terminée, et mes erreurs, nombreuses ! Sans compter celles de jugement, qui bien trop souvent, m’affectent ! Je n’essaie pas de défendre un beau langage contre un langage commun, mais bien plutôt de lutter contre les séparations et les classes, et la pensée unique, qu’elle caractérise un clan ou un autre ! Le langage n’est pas un domaine à part de la vie, il est transversal à tout et irradie toutes les sphères de nos actions. C’est donc à travers lui, la suprême liberté d’être, que je défends !
      Merci à vous.

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      • vkalinkaneo dit :

        Rebonjour Phédrienne,
        Si, si, j’estime que votre langage est beau!
        Permettez-moi ces quelques mots…. et s’il ne vous conviennent pas, supprimez-les donc:
        Peut-on être libre si l’on ne dispose pas d’un minimum de vocabulaire pour mettre en forme sa pensée? Je vous assure que le vocabulaire de base s’amenuise dans nos écoles, chez les enfants de notre République et malgré tous nos efforts de parents ou d’adultes référents…
        Sans le faire sciemment, ils sont réfractaires à l’apprentissage d’un vocabulaire minimal comme outil indispensable pour penser au lieu de se contenter de percevoir… Leur sens de l’effort et leur capacité d’attention existent toujours mais doivent sans cesse être soutenus, réactivés. Une grande partie e la jeunesse entre 11 et 15 ans ne lit ni n’écrit plus autant que les générations précédentes. Les devoirs d’argumentation sont toujours plus courts! Ils ont du mal à envisager un autre point de vue que le leur.
        Pour nous libérer, le langage et la lecture nous donnent conscience de nos chaînes ou de nos liens, non?
        Le langage que vous définissez comme « transversal » , n’irradie pas seulement mais aussi impulse, initie, suscite, combat…s’inscrit dans un Temps et une Civilisation et enrichit la réflexion. Et sans les mots, comment nuancer?
        Le langage n’est pas qu’un vecteur de culture puisqu’il fonde la pensée or nous ne pensons pas en France comme aux antipodes… Même le langage du corps dépend de l’individu qui l’emploie (Dresser le pouce pour faire du stop est parfois commettre un impair…). En outre… je ne crois pas en l’existence d’une « suprême liberté d’être »… ailleurs que dans notre imaginaire.
        Mais j’apprécie vraiment nombre de vos textes et de vos pensées même lorsque nous avons des points de vue différents… Parce qu’on peut estimer autrui sans être de son parti, de sa classe, de son avis…. du moment que sa morale correspond à la nôtre… or tel me paraît être notre cas.

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      • Phédrienne dit :

        Bonjour Vkalinkaneo
        Pourquoi voudriez-vous que je supprime vos mots ? J’aime qu’on ne soit pas d’accord avec moi ! Et puis, je ne nous trouve pas si divergentes. J’observe la même chose que vous ; Plus douloureusement, j’ai observé dans ma propre vie privée l’extrême difficulté de conjuguer des langages disparates, une source de conflits incessants (un référentiel occultant l’autre) et qui m’a coûté un amour ! Ne voyez pas dans cette confidence un manque de pudeur, ma vie, mes pulsations nourrissent de très près ce que j’apprends au fil du jour et deviennent la matrice de ce que je transmets aussi. Alors je rejoins votre analyse mais ne renonce pas à tisser les fils comme Pénélope ! Et comme vous parce que vous le faites aussi. Aucun combat n’est perdu je crois, ça prend du temps mais quelque chose se passe à un moment ; Et si pour la suprême liberté, vous avez peut-être raison, permettez-moi de rêver sur ce point là encore un peu… 🙂

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  4. Ne te décourage pas, continue, si tu cherches l’humain (une belle et noble quête que je partage) tu arriveras à le trouver. Moi aussi, je parle à tout le monde 😀

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Elisabeth
      Je ne sais pas ! Je viens de subir une très grande désillusion qui affecte sûrement mon jugement, et je suis trop lucide pour ne pas savoir que lorsque quelque chose ne va pas, la faute est toujours partagée. L’élan passionnel et entier où je suis et la très grande motivation qui est mienne, tant dans le domaine privé que dans le domaine professionnel, souffre peut-être d’une trop grande exigence. Mais un peu de recul amènera du jour dans tout cela.
      Merci Elisabeth

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  5. ¡Magnifico articulo que suscribo enteramente! Tu busqueda es la propia de un ser humano tremendamente sensible que busca lo mejor en « el otro », y a través de comprenderlo, amarlo, porque todos somos iguales. Estoy feliz de haberte conocido y de hacerlo cada día un poco más. Besos.

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    • Phédrienne dit :

      Un magnifie article auquel je souscris entièrement! Ta recherche est le propre d’un être humain terriblement sensible qui cherche le meilleur dans l’ « autre », et à travers de le comprendre, à travers de l’aimer, parce que tous nous sommes égaux. Je suis heureuse de t’avoir connue et de le faire chaque jour un peu plus. Des baisers.

      Bonjour Barbara
      Je traduis ici du mieux que je le peux tes mots extrêmement touchants. C’est vrai que c’est ma quête parce qu’elle m’apprend à devenir autre de mon côté malgré mes imperfections et défaillances. Je suis aussi très très heuresue d’avoir découvert à travers le net, une belle personne comme toi.

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  6. RvB dit :

    Un point de vue qui, pour le partager, touche au coeur. Moi aussi, je parle à tout le monde, mais je ne croise pas grand monde… ce qui n’empêche pas !

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