Maître à penser…maître à jeter, petite philosophie du boudoir acte XXXIII

6908Evidemment ce curieux titre peut être conjugué au féminin et emprunter d’ailleurs pour ce dernier tous les sens que peut revêtir le mot maîtresse ; maîtresse à penser, maîtresse amoureuse, maîtresse qui enseigne ou essaie d’enseigner. Parce que derrière tout attachement à un maître, se profilent des données affectives très fortes.  On ne peut écouter et recevoir que de ce qui vous attire, séduit, ou fascine. Ou le tout à la fois.

Pourquoi trouvons-nous un maître ? Parce qu’il survient dans notre vie au moment que nous avons rendu opportun sans le savoir.  A l’instant où questions existentielles  et doutes culminent, où notre vie nous semble à côté, fade ou trop différente de ce que notre moi intime poursuit. Parce que dans la confiance ou l’intérêt qu’il semble nous accorder, soudain, ce maître nous éclaire et  nous légitime ! Le parcours du disciple jusque là a été solitaire…ou n’a pas existé du tout ! Sans repères, sans outils, errant, il ne savait pas où se diriger. Aussi le maître et ses propositions constituent-ils un attrait, une lumière aveuglante. Aveuglante est bien le mot ! Parce que l’attraction pour le maître agit comme un très puissant philtre d’amour, peut-être même bien plus fort et gomme alors au premier plan toutes les imperfections possibles. Parce que le hic évidemment dans tout cela,  c’est que le maître n’est qu’un humain. Parfois avec de bien vilains travers. Et que lorsqu’on vous prend pour un dieu, il est très difficile de rester sage et de n’abuser de rien. L’histoire regorge donc d’exemples célèbres de ces couples délétères, d’ailleurs très bien relatés par Georges Steiner dans Maîtres et disciples. Que je vous invite à lire !

La phase qui suit donc cet éblouissement et la réception avide d’un savoir, est donc forcément la remise en question et la déception ; comme une mariée qui révèle une fois le voile tombé, un visage moins avenant, le maître, lorsqu’il descend de sa fragile stèle de plâtre, devient soudain un guignol en carton. Qui a tout dit, dont on a pressé tout le jus. Parce qu’au fond, ce que recherche le disciple dans tout cela, c’est lui-même et rien que lui ! Et un citron pressé, ça ne met plus guère en appétit 🙂 !  Souvent à ce stade, le disciple réalise aussi qu’il est en capacité de faire tout seul ; ou mieux encore, qu’il a dépassé ce que le maître lui avait appris ! Qu’un élève dépasse son maître, c’est ce que ce dernier devrait souhaiter ! Mais il ne faut pas oublier qu’un attachement, un lien, ça se noue dans les deux sens.  Si le disciple s’est nourri du maître, le maître, à cet amour fou, s’est épanoui. Qui pense qu’un bon cerveau accompagne un coeur sec se fourvoie ! C’est très justement, le contraire !

Il arrive parfois que le détachement confine alors au rejet et à l’exécration. On aurait été près à suivre le maître partout et on se demande soudain pourquoi ! Quoi ce petit homme au fond minable, maniaque, égoïste ? Quoi, cette femme exigeante, rigide, répétitive ? Possessive, pourquoi pas ?

Alors, l’enseignement du maître finit en autodafé. C’est plutôt bon signe et signifie qu’en effet les choses sont terminées. Un cycle maintes fois recommencé et que certains enseignants connaissent bien !

Néanmoins il arrive aussi, et j’en ai fait l’expérience amère, qu’un maître soit élu à son corps défendant. Que, quelques mots qu’il pose sur ses imperfections, il soit hissé sur la fameuse stèle où il ne lui reste plus qu’à assurer un précaire équilibre. Et au vrai sens du mot, à essayer de ne pas se casser la gueule !  Vous l’avez déjà compris, ce pari là est impossible et arrive le matin du patatras ! Du tant aimé il devient le truc à jeter, à qui on trouve tous les défauts de la terre. Le disciple déçu est aussi dur qu’un amant trompé. Le maître trompeur parfois aussi démuni qu’un faux coupable, mais avec une vraie responsabilité : celle de n’avoir pas su défaire les nœuds et remettre les choses à leur juste place ! Bref, vous l’aurez compris, c’est compliqué.  Vu de mon côté, je vous avoue que c’est comme passer de la braise à la glace : dans les deux cas, cela vous brûle ! Et votre égo prend un sacré coup qui peut vous donner envie de vous couper la langue et de poser votre stylo ! Mais cela forme après coup, et vous forçant à rire de vous-même, vous oblige à reprendre très vite vos vrais habits : dans mon cas, ceux d’une petite femme, écrivain, passionnée, et véritable casse-pied. Et vous incite à regarder partir, avec le cœur certes très malmené, l’ex disciple vers un territoire plus raisonnable : celui de sa liberté retrouvée.

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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8 commentaires pour Maître à penser…maître à jeter, petite philosophie du boudoir acte XXXIII

  1. RvB dit :

    Compliqué en effet. Courage.

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Hervé
      Ce qui me paraît important en fait, c’est de se rappeler que les choses ne sont jamais innocentes et que la sincérité d’un échange ne dédouane pas de faire attention à ce qu’on dit (écrit) et vers qui cela est dirigé. Qu’on ne connaît pas forcément les attentes en face de soi; Et qu’il faut toujours tenter de clarifier les choses. J’ai pris ce concept de maître à disciple dans son sens le plus large, celui qui englobe toute influence durable et conséquente sur autrui, quelque biais par où ça passe; Parce que ça concerne en fait pas mal de gens. Et que dans ces cas de figure, le maître aussi bien que l’élève doivent réfléchir à ce qu’ils sont et font !
      Merci Hervé

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  2. « Quand l’élève est prêt, le maître arrive » mais le vrai, il ne vous garde jamais longtemps, justement, pour que nous retrouvions notre liberté de penser…

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    • Phédrienne dit :

      Oui dans l’idéal c’est ainsi! Dans la réalité, il faut être très précautionneux quand on interagit avec quelqu’un. C’est ce sur quoi je voulais attirer l’attention. Et sur l’ambivalence qui sous tend aussi ce genre de truc (que je ne prends pas au sens mystique mais au sens basique de transmission). Il faut être armé et bienveillant, soucieux de l’autre pour gérer ce genre de choses; Ca ne souffre pas d’improvisation.
      merci Elisabeth

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  3. vkalinkaneo dit :

    Il me semble que… BENE DIXISTI. (« Tu as bien parlé ». Pardon mais les Romains se tutoyaient.)
    Un élève n’a pas à devenir un disciple. Tant qu’il est élève, il n’est pas maître mais dès qu’il ne l’est plus, il est libéré de l’obligation de recevoir et peut à son tour donner…
    Les seuls problèmes proviennent du fait que l’impatience fait parfois oublier les convenances ou que l’orgueil pousse à juger l’enseignement superflu…

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    • Phédrienne dit :

      Tu (vous) peux ( pouvez) me tutoyer; Je n’en serais nullement gênée. Je suis d’accord avec cela et n’ai jamais été attirée par ce genre de relations, fondées sur une illusion de toute puissance. J’approuve aussi ce point sur la superfluité de l’enseignement; Pourtant, être en apprentissage, quel bonheur! Faire l’effortt d’apprendre, quel sentiment de plénitude ! Penser qu’on n ‘est jamais au bout du chemin et qu’il y a à découvrir, un vrai plaisir.

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  4. Le vrais plaisir d’apprendre, toi l’avais dit. C’est ça pour moi. Magnifique article.

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