Le muguet de madame Prétend

4369En mai, le temps fait ce qui lui plaît, c’est bien connu. Et ici, il a décidé de contribuer à une forme de morosité nationale en phagocytant le sacro saint pont du premier mai. Jamais je n’ai d’ailleurs vu une telle application stricto sensu de ce pont (que je n’aime pas, fêter le travail, c’est comme célébrer l’esclavagisme, un contresens incroyable ! J’aurais admis au moins la fête des travailleurs !), qu’à Villeurbanne. Sortir dehors ce jour là, c’est se sentir comme le survivant du film ! Rideaux tirés, pas de transports, pas un véhicule dehors. Partie chercher du pain néanmoins, avec la persévérance du pèlerin, j’ai buté au coin de ma rue sur un gros et timide vendeur de muguet, tenant dans son poing serré, comme un petit enfant, quelques molles tiges écrasées et des clochettes peu orthodoxes ; avec un gros sourire un peu gêné, il m’a avoué avoir cueilli du faux muguet dans un bois proche. Même le muguet a sa contrefaçon, je n’en suis pas revenue !

Bref, après quelques pérégrinations hasardeuses qui m‘ont permis de trouver le plus mauvais pain de la ville chez un boulanger de hasard, je suis revenue au final vers ce marchand ; pour la simple raison que lui au moins m’avait souri. Et c’est munie de deux maigres bouquets que j’ai croisé madame Prétend, robe de chambre rose, et les traits un peu tirés, suivie d’une tribu de chats largement élargie. C’est que la brave femme avait pris en charge, en plus de sa colonie propre, quelques chatons nouvellement résidents et dont les maîtres volages faisaient le pont, justement. N’écoutant que son courage, Madame Prétend, en mère éponyme, nourrissait donc devant sa porte maintes frimousses poilues et affamées. Je gage qu’elle nourrirait tous les pauvres hères de la ville si tant est qu’ils sussent miauler !

Comme à chaque fois qu’elle me croise, son visage s’est éclairé. Voire sourire madame Prétend, c’est comme un lever de soleil sur un austère mont d’Auvergne le matin !  Un lever de rideau théâtral qui révèle en grandes pompes à la fois le côté cour et le côté jardin ! J’ai vu aussi son petit oeil noir briller doucement en lorgnant mes clochettes, pourtant peu reluisantes ! Et comprenant à demi-mot que cela lui ferait plaisir, j’ai dégringolé les marches pour aller lui chercher un bouquet. Bouquet qu’elle n’a jamais voulu accepter cependant ! Craignant sans doute de me priver de quelque chose et examinant d’un œil redevenu sévère ma silhouette qu’elle juge maigrelette. Je gage qu’un jour n’y tenant plus, elle me tâtera le gras du bras comme la sorcière de la petite maison de pain d’épices. Ou ajoutera à ses oboles royales, une petite assiette pour le drôle de chat efflanqué que je suis ! Sans doute mon côté un peu sauvage et très hirsute lui inspire t’il la même affection qu’à ses chats  de gouttière devenus si dodus par ses soins ?

Toujours est-il que m’ayant fait pénétrer dans son antre secret, et dont elle défend jalousement la porte, elle m’a gardée quelques instants  à sa table, honneur suprême ! Sa maison sent le pain chaud qu’elle cuit elle-même, il y règne cette atmosphère hors d’âge des maisons de campagne avec leurs gros  bols ventrus sur la table, le broc de fer émaillé, et les fleurs en vrac dans les balconnières. Un bref instant, je suis redevenue la petite fille qui parlait aux fleurs, la croqueuse de sucettes pierrot au caramel dont la saveur délicieuse m’est revenue au creux de la langue ! La robinsonne qui grimpait aux arbres et avait peur d’en redescendre et la dévoreuse de romans, cachée dans le grenier d’un petit copain et savourant la brûlante caresse du soleil sur le plancher de bois poussiéreux !

Un vertigineux voyage instantané dans le temps que la dame a regardé d’un œil soudain plein de malices ! Terrible madame Prétend aux visages multiples et aux pouvoirs quasi mystérieux ! Ainsi rajeunie, j’ai embrassé comme du bon pain ses joues douces et légèrement sucrées avant de repartir, mon propre muguet dans ma paume, à l’assaut de mon propre jardin !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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6 commentaires pour Le muguet de madame Prétend

  1. Antonio dit :

    En tout cas il sent bon votre muguet. Merci ! 🙂

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  2. Quelle émotion, être reçue dans l’antre de cette chère Dame. Je m’y suis attachée, sûre qu’elle garde un cœur immense sous sa robe de chambre rose

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  3. RvB dit :

    Madame Terpend, par tes mots, c’est l’assurance d’un sourire (même de plusieurs) à chaque lecture ! Merci pour le partage, et pour les sourires, Colette.

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