Noire colère, blanc désir

Hier, sortant du métro, j’ai croisé une étudiante japonaise, laquelle portait dans la poche arrière de son jean un exemplaire de Huis Clos de Sartre.   Cela m’a fait penser que depuis plusieurs années maintenant et au travers des études et voyages de mes propres enfants, je me suis rendue compte que le français et la littérature qui lui correspond (en dehors des best sellers à la mode et qui seront emportés par le vent) sont mieux véhiculés, défendus et transcendés à l’extérieur de l’hexagone, qu’en dedans.  Où notre pays continue à vivre sur une forme de réputation usurpée ayant pris sa source dans l’explosion du siècle des lumières.  Qui plus est, le fossé social qui se creuse, ou qu’on a voulu creuser dans notre pays, ces fausses réformes de l’enseignement par exemple, qui sont un vrai cache misère d’une discipline qui se délite, à laquelle on demande d’investir des missions d’intégration sociale qui ne lui appartiennent pas, de se substituer à la démission parentale, aux abus médicaux  (le taux d’enfants mis sous ritaline a explosé en 7 ans), à l’abrutissement organisé des masses dès le plus jeune âge (deux tiers des enfants de la tranche d’âge  8-12 ans ont un écran dans leur chambre et sont déjà addictifs à leur portable), et qui au final se montre complice d’une vraie dévastation, ce culte du matérialisme, est un vrai terreau d’ignorance et de violence, la menace d’une explosion parce qu’il n’y  a plus de langage commun, et partant, de valeurs partagées et qui donnent envie de faire des efforts les uns pour les autres. Un pays sans langage et sans lois, je vous avoue que c’est aujourd’hui l’image que j’en ai. Non que j’ai le culte d’un quelconque passé qui serait un faux Eldorado. Mais l’envie au contraire, que cessant de nous abreuver de sottises et de mensonges, on remettre du vrai, du sens, et de l’exigence au cœur de la vie des gens. Que nous tous soyons acteurs de cela.

Je pense souvent au combat mené dans ce pays et dans tellement d’autres, pas seulement par des intellectuels, mais par des gens courageux, ayant compris qu’il faut se rendre maître de son destin, ayant défendu pour d’autres les valeurs auxquelles ils croyaient, les Voltaire, les Zola, les Jaures, les Walesa, les Martin Luther, les mères de la place de mai, et aujourd’hui toutes ces femmes particulièrement, qui luttent pour une dignité, une égalité, la libre disposition de leur corps et de leur vie, le droit justement d’aller à l’école !  Je ne crois pas qu’ils et elles aient été motivés et le restent encore pour construire des mondes où les supermarchés deviennent les nouvelles cathédrales ! Ni d’autres où la liberté, et pour nous, la fraternité et l’égalité soient traduites en terme de permissivité inconditionnelle, de  populisme et de médiocrité.

Vous me direz peut-être que j’aborde ici deux sujets sans liens entre eux. Et pourtant, ils sont liés, irréductiblement.  Il n’y  a pas de monde qui se construise en dehors du langage et celui–ci comme tout ce qui nous concerne, s’apprend ! Parler, c’est comprendre, construire, élaborer du lien en dehors de son pré carré, investir une dimension humaine qui rejoigne effectivement l’universalité. L’écriture, c’est un engagement.  Même lorsqu’elle est poétique ou romanesque. La lecture de toute façon nous sollicite sans arrêt et peut-être plus que jamais à l’heure d’internet où, heureusement, il n’y  a pas que des images  à regarder ! J’ai envie moi, et c’est ce pour quoi je lutte à ma façon, petite, mais tellement sincère, d’un monde ouvert à la plus grande  des ambitions : celle où chacun aurait de fait accès à la grande librairie de l’intelligence, et sans prétendre bien sûr, imposer mon interprétation de ce mot.  C’est aussi la raison de ma noire colère, qui se nourrit de l’indignation que j’ai, forte et taraudante, à voir augmenter, à côté de la misère matérielle, celle aussi préoccupante de la misère morale et intellectuelle.

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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4 commentaires pour Noire colère, blanc désir

  1. Et bien, bravo, Colette, en tant qu’étrangère (bien que vivante en France depuis 31 ans), je pense exactement la même chose, les Français vivent dans l’illusion de leur gloire passée et c’est tellement dommage

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Elisabath
      Plus que dommage, c’est pour moi un vrai gâchis! Et nous avons tout intérêt à regarder au delà de notre cour, comment cela se passe ailleurs pour nous remettre sérieusement en question! Mais, j’y crois !

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  2. RvB dit :

    Beaucoup de sens et de clairvoyance dans ton propos… au moins à mon échelle ! S’ériger pour ne pas abdiquer, ou s’abandonner à une certaine permissivité soi-même.

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Hervé
      Oui, c’est tout à fait ça! Chacun de nous est acteur à son niveau de ce processus, ou de son refus ! Et pour moi, c’est un vrai combat personnel !

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