On ne soigne bien que ce qu’on aime ? …petite philosophie du boudoir, acte XXXVIII

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Gaston Bachelard prétendait que l’obsession de la propreté cachait peu ou prou une forme de désordre ou de déséquilibre mental (laver son sol plutôt que faire le nettoyage intérieur de son esprit, par exemple), et sans doute avait-il raison. Lorsque je me promène dans ma région d’accueil, Rhône–Alpes, laquelle concurrence sans problème aucun mon département d’origine, la Seine Saint Denis, pour tout ce qui concerne l’insalubrité et la saleté chronique, je me demande a contrario ce que signifie l’attitude contraire,  laquelle consiste à salir et à abimer systématiquement tout ce qui est à sa portée. Je ne noircis pas malheureusement le tableau. Il n‘est pas une rue de ma ville, Villeurbanne, qui ne soit pas incroyablement encombrée de bouteilles, papiers et autres déchets que les gens jettent derrière eux comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

La région qui est si proche de l’Isère regorge de lacs et d’étangs aménagés et très beaux, où une certaine volonté de préserver leur aspect sauvage se montre.  Le malheureux qui désire y plonger un orteil, recule devant l’amas de papier toilette, de canettes, et de bouteilles en tous genres qui s’y trouvent. Les aires de pique-nique aménagées pour le plaisir des familles sont laissées dans des états qui réclameraient d’éloquentes photographies ! Hier, visitant le lac du Grand Colombier dans la commune de Anse, j’ai vu ainsi avec la plus grande stupéfaction des tables entièrement jonchées de reliefs de repas, de vaisselle, de serviettes visiblement là depuis plusieurs jours, alors que des poubelles géantes sont à proximité. Les lieux de fraie des carpes, de grandes roseraies très belles sont jonchées de bouteilles vides.  Au lac des Brotteaux, au lac des eaux bleues du parc de Miribel, même scénario.  Au lac d’Emprunt, des jeunes cons font du rallye moto sur les lieux de nidification des populations de guêpiers présentes (dont ils connaissent l’existence, je fais partie des gens qui les ont informés), et ont été jusqu’à faire brûler les bancs des aires pour alimenter les barbecue gracieusement mis à disposition.

Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette attitude n’est pas l’apanage d’une population marginalisée et précaire ! Non, il en est de même dans les beaux quartiers de Lyon, et sur les quais prestigieux où j’ai vu de mes propres yeux et à différentes reprises des étudiants des facultés, pourtant si imbus de leur esprit, si soucieux de leur apparence,  jeter leurs canettes dans le fleuve ou les abandonner par dizaines après leur passage.

Je ne pense pas un seul instant que l’on puisse défendre à ce propos une quelconque théorie de l’ignorance supposée des gens. Tout le monde aujourd’hui est informé via les médias des conséquences inhérentes à ces conduites. Au-delà de ces risques, je m’interroge moi sur le sentiment et l’attachement des gens vis-à-vis de leur propre habitat et je me dis que je ne connais pas d’autre animal qui prenne un tel plaisir à souiller son propre terrier. Sentiment de déréliction, immaturité et stupidité de gens qui ne peuvent se passer du bâton du gendarme pour se conduire proprement ?  Je m’en foutisme primaire ou illusion de ne vivre que dans l’instant, où donc aucun geste n’a plus d’importance ? Désamour de soi et des autres, désamour d’un pays dans lequel on ne se reconnaît pas ? Mésinterprétation de la notion de liberté devenue je fais ce qui me plaît n’importe où, régression infantile à l’âge de la scatologie mentale, où on se complait à vivre dans ses propres  déjections ? Je ne sais, mais cela nourrit à côté de mon incompréhension, une vraie colère ! Verte, celle-là !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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9 commentaires pour On ne soigne bien que ce qu’on aime ? …petite philosophie du boudoir, acte XXXVIII

  1. Tout comme toi, je ne comprends pas. Une fois que certains habitants d’un quartier ont cassé, dégradé, sali ce qui fait partie de leur environnement quotidien, ils doivent vivre avec ça, dans la saleté, la laideur et parfois la puanteur. Un quartier devient ce que ses habitants en font. Pourquoi casser un abribus ? Il n’arrive jamais à ces casseurs de s’y abriter lorsqu’il pleut ? Quand je vois un automobiliste jeter des papiers ou le contenu de son cendrier sur la chaussée, j’ai une irrésistible envie d’aller ramasser tous les mégots qui traînent dans la ville pour aller les déverser devant sa porte. On ne refera pas le monde, hélas, mais on peut toujours pousser un coup de gueule…

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour mon café lecture
      Merci pour ton commentaire construit. Pour ma part, je refuse de considérer qu’un combat est perdu et dans ce cas de figure, l’attitude de ces gens handicape l’ensemble de la collectivité et traduit plus qu’un malaise profond ; Il faut je crois continuer de lutter contre ça, ne pas se résigner !

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  2. Claire dit :

    Que dire ? Que faire ? Je ne sais pas. Agir sans doute…
    Enfin, j’essaie de résister à mon niveau. Il m’est arrivé de ramasser des papiers, des poubelles retournées, des canettes, des bouteilles dans les rues (pas tout tout le temps bien sûr). Et les gens qui me voient me regardent surpris, rarement indifférents, parfois reconnaissants. Cela m’attriste de subir ces déchets et je peste mais je le fais car je pense à ceux qui passeront après moi. Il m’est arrivé de surprendre des individus (jeunes ou vieux) sur le fait, et d’aller leur parler, juste histoire de leur faire prendre conscience que les conséquences de leur geste me dérange. Il leur arrive se s’excuser et de ramasser (inconscience du problème). Je me suis entendu dire quelques fois de m’occuper de mes affaires (oui justement c’est notre affaire à tous), et à maintes reprises on m’a répondu qu’il y a des gens payés pour ramasser. C’est sidérant. De même qu’une enfant de 12 ans m’a dit un jour que ce n’était pas la peine de ranger sa chambre (un sacré bazar) puisque le lundi suivant la femme de ménage le ferait à sa place. Je n’avais pas prévu ce type de réponse dans la sphère privée et encore aujourd’hui je ne m’explique pas bien cette façon de penser.
    Il me semble cependant que ce n’est qu’une question de géographie et de période.
    Est-ce que je me trompe si je dis qu’en Europe il n’y a pas si longtemps, les rues, les villes sentaient mauvais, les campagnes étaient sales, finissaient en dépotoirs par endroits et les gens trouvaient normal de jeter leurs déchets le long d’une route, au fond d’un champs, ou dans la rue n’importe où. La saleté ou la propreté, le beau ou le laid, l’harmonie visuelle, aucun intérêt puisque la préoccupation était de se nourrir, d’élever les enfants et d’avoir un toit. C’est encore le cas dans bien des endroits du monde aujourd’hui. Les maladies, et les rats ont obligé les autorités à prendre des décisions et des mesures pour éradiquer tout cela.
    Problématique de pays dits « riche » en somme… Le système de pensée est différent. Nous voulons du beau, du bon, du confort, du agréable et pourquoi pas. Mais nous voulons aussi être tranquilles et faire ce qu’il nous plait, nous tendons vers la facilité et le chacun pour soi.
    Oui, c’est dommage, triste de subir cela. Résistons, montrons l’exemple… Ecrivons, photographions, parlons, chantons, ramassons, inventons… il y a mille manière de participer à mieux vivre ensemble. Dans tous les cas ne baissons pas les bras !
    PS : La photographie est bien jolie !

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Claire
      Merci d’avoir pris le temps de lire et d’apporter ta réponse, claire 🙂 , argumentée et complète. Je te rejoins sur les différents points que tu évoques et les nombreuses contradictions qui sous-tendent ces attitudes. Et tout comme toi, je crois qu’il faut faire acte de résistance et de pédagogie, lutter chacun à sa manière et avec ses outils. Par les mots et l’image, par la sollicitation. En, secouant les inerties sans doute car on se secoue ainsi soi-même. Merci beaucoup.

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  3. RvB dit :

    Bonjour Colette,
    Je ne comprends pas plus que toi, et je pense également – peut-être naïvement – que le combat n’est pas perdu, et que pour le bien commun, il ne doit jamais se résigner : l’on passe parfois pour le chieur de service, mais n’est on pas de toute façon toujours le c.. de quelqu’un ?!
    Nous en avons déjà parlé, tu le sais, je constate également ces dégradations jusque dans les endroits les plus reculés de pleine nature que je fréquente, où d’innombrables vestiges se retrouvent dans des lieux que l’on pourrait penser – naïvement cette fois c’est sûr – inaccessibles ! En fourmi de service je m’équipe ma foi désormais en plus du sac à dos d’un contenant pour recueillir ces rebuts lorsque je les croise sur mon chemin… mais tout n’est pas transportable à dos d’homme !
    Merci donc pour ce billet, et cette révolte argumentée !

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Hervé
      Merci de ce soutien, qui est si nécessaire parce qu’au fond on a souvent l’impression que l’indifférence et la résignation remportent la bataille, si ce n’est la guerre ! Je crois qu’il y a un pas que nous devons faire : c’est de comprendre que tout est lié, que nous ne pouvons envisager la vie comme des petits bouts séparés les uns des autres et sans interaction. La dégradation de notre environnement est l’écho de beaucoup d’autres dont les effets ont visibles partout sur la planète. Nous nous agitons beaucoup, consommons à tort et à travers en se fichant de ce que nos enfants auront derrière nous, de ce que les pauvres bougres qui nous aident à consommer surtout pour nous à l’autre bout du monde ; Moi, ça me travaille ; Il n ‘y a pas un seul jour où je n’y pense pas ; On n‘est pas obligés de cautionner ça ; On ne peut pas se prétendre civilisés et aimant son prochain etc, si on se résigne à tout cela.

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      • RvB dit :

        Une vision globale que je partage dans toutes ses considérations, y compris dans la douleur morale que ces graves inconséquences engendrent.

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  4. Magnífico articulo, Phédrienne, con el que estoy totalmente de acuerdo. Resulta inconcebible que a estas alturas de « civilización », de información, de « cultura » no seamos capaces de cuidar nuestro entorno, de protegerlo y preservarlo para las futuras generaciones. Ante tanta indiferencia creo, como tú, que lo único que podemos hacer es seguir militando de forma activa; seguir creyendo que, a lo mejor, nuestro ejemplo mueva a otros a actuar de forma respetuosa con la naturaleza, con el barrio y con los vecinos. Nuestra libertad termina donde empieza la del otro. Un abrazo grande.

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Barbara
      je crois à la puissance des gouttes d’eau qui s’agglomèrent pour former un ruisseau ! Il ne faut en effet renoncer à rien sur ce terrain !
      Bisous

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