Les roses de monsieur Naud

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Souvent, lorsque j’enfouis mon nez dans le cœur odorant des roses, frottant mes joues à leur tissu soyeux, je voyage à rebours dans mon enfance et dans le jardin de monsieur Naud. Rien de plus prosaïque que ce monsieur à tête blanche, ancien gendarme à cheval en terre d’Algérie et qu’un port marseillais avait recraché un jour en île de France ! Dos cassé par un cheval rebelle et marchant à pas comptés, son large torse pris dans un marcel et ses jambes maigres dépassant comiquement d’un short colonial bon teint. Monsieur Naud, peu bavard, le cœur et les souvenirs perdus quelque part en méditerranée, avait pourtant deux passions bien vives :

Un potager immense, dont j’ai évoqué déjà les petits pois mythiques et leur cosse têtue. Et sa roseraie, tout aussi géante, qui encadrait de ses somptueuses volutes et guirlandes un bien modeste pavillon de banlieue.  Une débauche de fleurs, un jardin de jupons soyeux et délicatement parfumés, grimpant à l’assaut des murs et de deux colonnes ostentatoires et plantées là juste pour elles.

Le nez sur le grillage, j’observais avec fascination le va-et-vient de la pompe à insecticide, un énorme bidon métallique porté comme un ostensoir et par lequel monsieur Naud semblait bénir son jardin dans un geste éminemment sacramentel.  Une grande cérémonie priapique qu’il ne fallait pas déranger…

Lorsque j’étais enfin admise à pénétrer dans le jardin, osant à peine fouler la pelouse impeccable et enrichie d’engrais où pas une mauvaise herbe ne daignait pointer ses feuilles, je découvrais sous la houlette du jardinier, une véritable cour de princesses, dont chacune portait un nom : Bianca,  Pompadour, Félicité,  Alba, que j’imaginais métamorphosées au clair de lune et déambulant alors, libres et ivres  dans le jardin, la longue traine veloutée de leur robe nonchalamment tenue par deux mains blanches, pendant que le gardien des lieux dormait à poings fermés sans rien savoir !

Ce que se disaient les roses dans la brise, lorsque les fleurs lourdes frottent leurs corolles une à une dans ce geste lent de femmes fatiguées, je ne l’ai jamais su ! Et aujourd’hui encore, lorsque je déambule dans les roseraies du parc, je n’oublie pourtant jamais de tendre l’oreille à ce doux froissement d’étoffes, à peine perceptible, cet incessant bavardage des fleurs que le soleil écrasant de Juillet exalte de senteurs…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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8 commentaires pour Les roses de monsieur Naud

  1. Françoise dit :

    on est totalement en phase avec ces sensations de jupons soyeux (cf mon commentaire sur FB avant même d’avoir lu ton texte ) , d’étoffes et de réminiscences de jardins fleuris (moi c’était celui de mon grand-père ) … j’ai même dans la tête imprimée une photo de moi toute petite avec une jupe multicolore sur la pointe des pieds en train de humer un gros tournesol (ou bien une marguerite géante qui sait ?) ;o)

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Françoise
      Oui, j’ai bien aimé trouvé ton commentaire en phase avec ces impressions textiles  ! Et il n’y a plus qu’à refaire la photo en jupe multicolore et avec marguerite géante ! Je suis preneur !

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  2. J’adore l’idée du bavardage des fleurs… et la senteur des roses car il y en a qui n’ont pas d’odeur

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  3. Entendre les fleurs… être dans le paradis perdu de l’enfance !!! Très, très belle recit, Phédrienne.
    Vraiment ta plume est un jolie cadeau…
    Bisous et bonne soirée.

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  4. J’ai oublié … c’est la rose, c’est la rose, c’est la rose.
    Magnifique photo!!!

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