Passions, obsessions et place de l’autre…petite philosophie du boudoir acte XLVI

Il me souvient du vieux Kant, passant à heure fixe sur son chemin de promenade et sur lequel chacun réglait sa montre. L’engagement du philosophe pour sa pratique ne souffrait en effet aucune diversion, aucun manque de temps ou trivialité quelconque. Cette obsession monomaniaque, l’entêtement à poursuivre vaille que vaille un but unique, à y consacrer énergie, argent, moyens, est transversal à beaucoup de passionnés, artistes, musiciens, mais aussi savants, chercheurs, sportifs, créateurs de tout poil ou plus simplement collectionneurs fous ! Et conduit ceux qui y succombent à vivre avec leurs proches une drôle de relation triangulaire, où l’amant, sorti du placard, s’invite plus souvent qu’à son tour dans leur quotidien.

Ayant moi-même bousculé toute ma vie antérieure pour faire la place à l’écriture, je ne peux que comprendre de l’intérieur cette étrange dichotomie qui vous saisit lorsque vous tentez, bien vainement la plupart du temps, d’assurer un équilibre qui satisfasse tout le monde : on ne devient pas écrivain en griffonnant deux pages entre le bureau et la vaisselle, ni un sportif de très haut niveau en  allant courir le dimanche ! Mais je sais, pour avoir lu pas mal d’essais ou de biographies et pour le voir dans mon entourage proche, à quel point cet engagement repose aussi sur la solitude et l’abnégation de l’autre, celui qui reste à la maison, assure le budget ou l’intendance des projets, l’éducation des enfants quand il y en a, le quotidien. Ou voit céder son territoire privé sous l’intrusion exponentielle d’objets divers, partis à l’assaut des murs et des sols, envahissant la salle de bains, ou la cuisine, (à l’instar d’un bibliophile passionné qui avait semé des livres jusque dans sa cuisine et sur le tour de ses fenêtres), grevant le budget familial et focalisant regard et attention constante ! Sans compter la si dévalorisante impression de n’arriver qu’en second, de ne rien combler qui ne puisse l’être par ce ou cette rivale inattendu(e)!

On le voit, tout cela tient de la passion amoureuse, à la différence près que cette passion-là s’éteint très rarement, enflant au contraire au fur et à mesure qu’on la pratique, dévorant tout de sa fougue ogresse, devenant le centre obsessionnel et rythmique d’une vie. Loin de prendre rides et bourrelets, la passion s’embellit en vieillissant, procurant de plus en plus de plaisir en même temps qu’elle dévore, comme un feu, votre énergie. Mais quelle belle façon de se consumer !

Il reste que le passionné est à lui seul une ambigüité de taille : capable de tout donner, c’est aussi un égoïste majeur qui la plupart du temps s’ignore,  est incapable de ne pas céder à sa marotte, insoucieux de l’imposer à tout un chacun, et développe des trésors d’imagination et d’intrigues pour y passer tout son temps !  Très peu capable aussi de rendre aux autres un poids égal d’attentions, de se remettre en cause  et de comprendre les ressorts mystérieux qui parfois sous-tendent sa passion : peur du réel, ambition démesurée, revanche sur le destin, fuite en avant, s’invitent souvent à la fête !

Je me revois petite, une lampe de poche à la main, le drap tiré en tenture au-dessus de la tête, et continuant de dévorer vaille que vaille mes précieux livres viatiques jusqu’à m’endormir lunettes de travers, le nez écrasé sur les pages. Je me vois maintenant, moi qui préfère la solitude créatrice, le face à face avec les mots, avec l’image, à beaucoup d’autres formes de vie et de  jouissance, moi qui ait appris aussi à m’effacer devant d’autres passions. Je suis donc cette personne composite, qui paradoxalement n’a peut-être jamais autant vraiment aimé autrui, dans le sens pour moi très sérieux et non niaiseux de ce mot,  qui conduit à un engagement, à la capacité de tout lâcher pour être là quand il le faut, et cependant, ne renonce à aucun de ses autres choix, dussent-ils en faire souffrir d’autres ! Il me revient donc comme aux autres d’assumer ce que je veux et ce que je suis, mais en tâchant de ne pas me voiler la face, de ne pas me cacher derrière ce choix pour justifier d’éventuels excès ou inconduites, volontaires ou non ; un exercice un peu funambulesque, mais qui peut éviter de devenir un doux dingue ou un obsédé incapable de regarder d’autres jardins que le sien ou de parler d’autre chose ! On peut toujours essayer?

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A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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