Le mari de Madame Prétend

Oscillant sur deux courtes jambes, sa chevelure mousseuse aussi blanche que ma feuille, le petit homme ahane sous deux gros sacs. Sa petite chemise à carreaux épouse un torse maigrichon, ses deux jambes fines, sèches et énergiques, prises dans un pantalon de toile retenu à la taille par une ceinture de cuir, grimpent les marches néanmoins avec entrain. Derrière lui,  je  grimpe aussi vers mon étage funambulesque, d’où j’ai une vue imprenable sur le paysage citadin. A ma surprise, le petit homme stoppe devant le palier d’Emilie et mon cœur s’emballe ! Serait-ce l’amoureux furtif, le Don Juan octogénaire pour qui la belle ourle parfois ses yeux de noir ? Drape son corps droit et solide dans une mousseline fleurie ? Se parfume en abondance ? Je prends donc le temps indiscret de mirer le profil du sieur.   Petit, vraiment, à côté de mon ogresse, le visage étroit, la chevelure encore abondante et bouclée, deux petits yeux méfiants enchâssés sous de sérieuses lunettes.

Aussitôt, mon esprit peu charitable tire une conclusion logique. Amoureux impossible, deux sur dix sur la carte du tendre ! Trop petit pour ma Diane impérieuse ! Ca doit être un voisin, serviable, ou un soupirant qui sera tellement vite éconduit que je ris, sous cape évidemment…et continue de monter l’escalier, l’oreille tendue vers la porte qui devrait claquer sèchement ! Clac ! Oui, le petit être est enfermé dans la boite, David dans la cage aux lions, l’amant près à se tordre entre les pinces de la mante, religieuse cette fois !

Devant le soleil qui rayonne de son mieux, je décide néanmoins de re dégringoler mes étages, jugeant à bon droit que j’écrirais mieux, assise dans l’herbe et les fleurs que sur mon vénérable canapé, dont l’avachissement prédit la fin prochaine.  Et alors que je muse d’un mot à un autre, rêvassant à moitié sous la caresse de la brise, un pas énergique me fait sursauter ! Pénétrant dans l’arène, pardon, le jardin, le pied chaussé de ses mules impériales, Madame Prétend fait son entrée ! Suivie du petit homme qui peine cette fois sous une énorme caisse à outils ; qu’est-ce donc que cette histoire-là ?

Sous l’œil fixe, inquisiteur et froid d’Emilie, voilà que le petit homme manipule vivement pince, vis et marteau, s’attaque à la porte du jardin, qu’il malmène, tandis que sa geôlière ne le quitte pas d’un sourcil : serait-ce un test d’aptitude ? Je m’attends presque à voir Emilie tirer un calepin de la poche de son tablier  pour noter sévèrement l’impétrant !

Je bouge, à peine ! Sa tête pivote vers moi, et son œil noir me capte à la seconde. Impossible de tromper sa terrible vigilance. Me voyant, elle sourit, abandonne sa vigie, vient vers moi en se hâtant ; puis me glisse à l’oreille : c’est mon ex mari ! Oh, je l’ai pas gardé longtemps, un homme, ça ne vaut rien ! Mais il me rend service ! Il vient souvent !

Puis, redressant son buste, qu’elle tient toujours très droit, elle se renfrogne, grogne fermement : Alors, ça vient ? Et le petit homme visse encore plus rapidement, peaufine l’installation du système qui permettra aux chats de sa bien-aimée de circuler librement entre escalier et jardin. Je le regarde maintenant avec respect ! Qu’un homme ait pu, même quelques mois, tenir la bride à mon Emilie et y survivre, est un exploit. Qu’éconduit,  il persiste à faire sa cour, butine à sa façon en exécutant mille besognes,  me le rend soudain très proche et plutôt sympathique. Ma reine des abeilles bourdonne donc majestueusement et son vassal soupire sous la chaleur. Je réalise qu’elle ne m’a même pas dit son nom : être le mari de madame Trépend, c’est déjà un nom de baptême ! Et que nul ne vous reprend !

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A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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11 commentaires pour Le mari de Madame Prétend

  1. Voilà une nouvelle qui me laisse sans voix : Mme Terpend mariée ? IMPOSSIBLE !!!
    Cette chère dame est, telle la Diane, inaccessible. Bon c’est un ex, un peu rassurée 😀
    Maligne, elle continue à le faire travailler 😀 et le bonhomme s’exécute docilement.
    Chère Colette, je te soupçonne tout de même d’être partie au jardin avec l’intention d’en apprendre davantage… 😀

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  2. Quelle surprise!!! Madame Terpend mariée; une fois de plus elle est imprévisible!!!
    Bisous,

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  3. Y a t il quelqu’un pour prendre la défense de ce pauvre homme même pas affranchi de sa maîtresse ?
    Vous allez me faire le plaisir de réhabiliter son nom ou je milite pour le MLH… Non mais ! 🙂

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour cher Antonio
      Mais je me fais un vrai plaisir de vous concéder ce point! Cet homme est digne d’admiration en tous points ! Je crois même qu’il pourrait prétendre à être couronné de l’ordre du mérite ! 🙂

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      • Antonio dit :

        Une admiration de deuxième abord il me semble 😉

        Mais qui sait qui se cachait hier derrière ce corps gringalet aujourd’hui ? Peut-être un latin-lover qui en a fait baver des ronds de chapeaux à Madame Terpend. Aujourd’hui elle prend sa revanche sur la vie. Un bon coup de vis de part et d’autre 🙂

        A suivre… (merci)

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  4. Phédrienne dit :

    Pour Antonio.
    Ca mérite une enquête en effet 🙂 !!!!

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  5. RvB dit :

    Mince alors, pour une surprise !
    Une nouvelle qui va me faire sourire quelques heures encore, merci pour le travail d’investigation ! 😉

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