L’impossible bonheur de l’écrivain … petite philosophie dans le boudoir, acte LII

Le sentiment du décalage avec un environnement ou avec des tiers est quelque chose de tellement convenu que j’hésite ici à poser ces mots. Cependant, la dichotomie qui consiste d’une part, à savoir et à aimer communiquer avec liberté et aisance, sans trop de préjugés, et l’impossible lien de proximité affective réelle et totale avec autrui, me questionne chaque jour davantage : j’aime pourtant mieux qu’autrefois, même si cette affirmation peut sembler bien rébarbative. Mais c’est vrai ; ma passionnelle intransigeance, qui ne souffrait aucune compromission, aucun décalage, s’est assouplie, a compris que prenant l’autre, les autres, on ne pouvait tergiverser, en prendre le seul morceau qui vous convienne et laisser le reste derrière soi. Il n‘empêche qu’une partie du monde qui vit autour de moi, une très grande partie, me reste inconnue. M’échappe. Les motivations et façons de vivre le quotidien, le positionnement et les choix de vie de mes proches et même de mes très proches, me semblent tellement absurdes que je me sens assez souvent comme Gulliver, confrontée à un monde trop petit, rarement trop grand, souvent très étouffant, à la langue peu intelligible et qui me reste étranger.

Entendons-nous bien, cette étrangeté-là n’est pas une source de souffrances, ou si elle l’a été lorsque j’étais enfant et que ma différence a sauté aux yeux, c’est très loin d’être le cas aujourd’hui. Et c’est sans doute aussi ce qui m’a poussée à écrire très tôt, parce qu’un monde aussi distrayant, incongru, si bigarré,  ne pouvait que devenir une terre d’exploration, une partition à réécrire en la transposant dans mon univers sensoriel et analytique, cette fameuse bascule qui vous fait passer de l’autre côté du miroir. C’est aussi ce qui m’a fascinée dans la photographie : écrire autrement, et transformer.

Il n’empêche que cette terrible et délicieuse nature ou histoire qui sont miennes, (dans ce qui m’en est connu, car après tout, on réécrit et réinvente toujours sa propre mémoire), est un cadeau aussi fascinant que dérangeant : parce qu’on ne peut ni s’en défaire ni y déroger et que rapidement tout ce qui vous entoure se scénarise, se théorise, et donne matière à questions et à doute. La frontière entre ce que l’écrivain interprète et ce qu’il vit devient liquide, transparente, franchissable, et ces deux mondes aussi peu réels et aussi peu incertains l’un que l’autre, s’amalgament. Me fais-je comprendre sur ce point ? Pour un écrivain, rien  ne peut être vrai ou faux, tout devient…

Partant de là, et sachant en outre, que le dernier mot écrit ne peut jamais être le mot exact, l’écrivain court après sa fiction à venir, ne se repose pas, et tout comme ce photographe japonais qui avait passé 30 années de sa vie à ne photographier que des roses, sans en saisir la substantifique moelle, s’étonne parfois, devant un récit dont il était si heureux au moment du point final, de ne contempler qu’une forme de vide…

Il m‘arrive donc souvent de douter de ma propre existence, hors réalité corporelle évidemment encore que parfois, devant un reflet, je sois franchement très étonnée : tiens, ce truc là c’est « moi ». je ne crois pas partant de là que cette recherche d’un moi volatile soit essentielle à l’écriture, c’est bien plutôt un accompagnement, un ingrédient nécessaire au plat qu’on veut mijoter, mais sans plus…

Ne croyez pas néanmoins que je vous chante la traditionnelle ritournelle de l’artiste incompris et malheureux ! Le bonheur  de l’écrivain, du petit écrivain que je suis en tous cas, est illumination et fulgurance ! L’impermanence est son pain béni, et la frustration, son moteur ! A l’instant où il saisit, tout lui échappe, mais cet échappement même est un orgasme en soi ! Qui donc, ne dure pas, mais est-ce important ?

Pour l’écrivain, le bonheur est donc impossible, mais le malheur l’est tout autant ! Dans cet entre-deux faramineux, il existe par clignotements, un peu comme une guirlande de Noël !  Écrivant cela, je ris de moi-même, qui fait une guirlande assez incommode et si souvent près du survoltage !

Mais c’est aussi ça qui existe dans le quotidien de l’écrivain : entre malheur et bonheur, le rire n’est jamais loin…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour L’impossible bonheur de l’écrivain … petite philosophie dans le boudoir, acte LII

  1. rechab dit :

    Je reprends ce que tu dis ( valable pour la photo, la peinture, l’écriture)…
    « Il m‘arrive donc souvent de douter de ma propre existence, hors réalité corporelle évidemment encore que parfois, devant un reflet, je sois franchement très étonnée : tiens, ce truc là c’est « moi » »
    — et aussi de ce qu’on interprête ( le monde qui nous entoure)…

    Mais en fait, il y a une part d’interprétation, c’est sûr, mais quelqu’un qui est dans création a les pieds posés sur deux réalités,
    – celle qu’il comprend – le mouvement du monde
    – et celle qu’il invente…
    et c’est cette part d’imagination qui fait toute la différence… ( comme entre un compositeur et son interprête….)

    et pour en revenir à « douter de sa propre existence », c’est parce qu’on n’est pas aujourd’hui le même qu’hier…
    et que le chemin créatif nous mène hors de nos frontières connues… donc notre existence se déplace avec.. ( avec ce que nous inventons, créons )…

    ainsi, je n’avais aucune idée il y a six mois de ce qui ferait la densité, la consistance, et même le sujet de ce que j’entreprends aujourd’hui…

    parce qu’en créant on se construit chaque fois d’une autre manière…..

    Comme tu dis, on court après sa fiction « à venir »
    ——

    Il peut même arriver qu’on sente la création passer « à travers nous » sans que l’on en ait conscience ( comme si le bras était porté par l’intention de quelqu’un d’autre )
    – donc comme si l’existence ( celle de nous même, que nous connaissons )- nous échappait… et c’est particulièrement vrai quand on est hors de l’action ( et qu’on prend une position de « regardeur » ), le regard s’étonne de ce qui a été créé, comme si c’était le résultat de l’intention d’un autre…
    Sauf que cet autre, c’est nous même, quelque temps auparavant… intégré dans une « enveloppe élargie »

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Rechab
      Merci pour ce retour complet et cette analyse sagace ; Je suis bien d’accord avec toi sur ce travail de métamorphose lent ou fulgurant que toute pulsion ou effort créatif engendre et d’ailleurs je ne m’en plains pas, je regarde et je partage ces sensations curieuses ; De toute façon je n’ai jamais adhéré à l’idée qu’ub individu, artiste ou non, puisse être considéré comme un vase clos dont la fabrication serait achevé à un moment donné. Et quant au doute, c’est un vertige nécessaire qui rabote la prétention et pousse à aller de l’avant !
      Merci à toi

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