Le petit pull à trous…petite philosophie dans le boudoir, Acte LIII

On dit souvent que la mémoire est une ardoise où chaque empreinte ne disparaît pas mais s’enfouit  sous une nouvelle. Lorsqu’elle n’est pas sollicitée, cette empreinte s’enfonce, s’atténue, semble se dissoudre dans le néant, jusqu’au moment où, titillée par une odeur, une question, une  rencontre, un besoin, elle renaît subitement de ses cendres.  La thèse des souvenirs écran développée par papa Freud (le souvenir qui vient à la pensée, fait obstacle inconsciemment aux autres), rejoint cette idée d’une sédimentation profonde de la mémoire, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle échappe à une domestication poussée.

J’ai pour ma part un lien très particulier à la mémoire, étant passée d’une mémoire immédiate et très élastique, performante (une lecture, une incrémentation), à un pull à trous ! Un pull assez patchworké,   où de très denses parties compactes (maille jerzey très serrée, laine irlandaise, du costaud !) côtoie des zones au point mousse, plus proches de la serpillère, molles et peu fiables.

Cohabitent donc chez moi  une mémoire très efficace dans le travail, pointue, sérieuse, voire acérée, et ces blancs, ce fromage mou qui tout à coup s’installe sous ma calotte crânienne,  s’y étale avec fastes, et me fait entendre à chaque effort que je fais, son lent ressac de mer calme !

Loin de me prendre la tête (c’est le cas de le dire), je ris plutôt beaucoup de moi-même lorsque ces formes d’absence se sont jour.  Ayant davantage l’impression qu’une partie de mon disque dur personnel choisit de son plein gré de partager son énergie là où ça lui chante. Autrement dit, de se laisser distraire par une sensation, et souvent envahir par les mots : c’est bien ce processus plutôt rigolo qui est à l’œuvre quand j’écris de la poésie ! C’est comme un petit bourgeonnement qui mousse tout seul dans une zone de mon  cerveau, vient à ébullition et doit impérativement sortir !  Dans ces moments là, tout effort de sollicitation intense de la mémoire est généralement improductif, le mot restant collé au bout de ma langue et refusant obstinément de s’en défaire (J’aime beaucoup cette image là, moi, des fois, j’ai le petit robert sur les papilles !) . A d’autres moments au contraire, comme une corne d’abondance qui aurait choisi de déverser un trop plein, et par ce processus d’associations automatique que les neurologues connaissent bien (association de sons, de couleurs, de souvenirs, etc.), une toute petite stimulation provoque un vrai raz- de-marée de souvenirs ou de références.

Vous me direz peut-être que ce n’est pas très important, l’important étant justement, trous ou pas trous, que je ne sois pas sans pull (si je puis continuer à développer cette allégorie).   Mais je pense que ce mécanisme mémoriel n’est pas anodin (hors défaut de  fabrication non détecté et non garanti !), qu’il n‘est pas étranger à ces étranges constructions de mots  que j’aime à bâtir parfois, en prenant un petit bout du fil que ma mémoire me tend ! Et que tout étant lié, il en dit long à sa manière sur la façon dont je fonctionne et dont j‘apprends, entrant ainsi dans le connais toi toi-même du vieux Socrate !

Et vous, quelle sorte de pull avez–vous  (ou autres vêtements, je suis preneur !)  ?

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
Cet article, publié dans Le boudoir philosophique, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Le petit pull à trous…petite philosophie dans le boudoir, Acte LIII

  1. Antonio dit :

    Un pull rétréci passé à la machine du temps. J’ai beau tirer dessus, c’est la même désolation, ce même cri d’horreur en le sortant du tambour de ma tête qui résonne… « aaaaah ! »
    « Où sont passés mes meilleurs souvenirs, tout rabougris, quel est donc ce parfum que je connais si bien et qui n’a pas de nom, de lieu ? … Mais qu’est-ce que je vais mettre maintenant sur ma page blanche ? »
    Seule reste une odeur de lavande qui n’adoucit en rien mon problème. Depuis j’écris avec les premiers mots qui viennent. A chaque fois on refait connaissance avec le même plaisir 😉

    J'aime

    • Phédrienne dit :

      Non non, je ne peux pas vous associer à un pull rétréci ! je vous habille moi d’un pull simplement peu conventionnel, et si en plus il sent la lavande, hein !

      J'aime

  2. RvB dit :

    Une veste multi-poches.
    Que j’aimerais troquer contre un pull, afin qu’une maille relie entre elles toutes ces germinations de l’âme que j’engouffre dans une poche ou l’autre, et que je ne retrouve plus avant que le hasard ne guide ma main à nouveau vers la bonne poche !
    Oui, définitivement, une veste multi-poches (qui en plus doit être mitée…)!

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s