Le trésor de Grand-Mère Miocre

plume azimLorsque j’étais enfant, je voyageais en bus et les voyages alors me semblaient longs ; une aventure ! Le nez collé à la vitre, je voyais les rues passer, c’étaient elles qui bougeaient, pas moi ! Arrivé à Bry sur Marne, le bus se tortillait difficilement dans une longue montée en lacets, un peu étroite, mal adaptée au trafic moderne, puis venait le grand pont qui enjambait la Marne, du côté de Nogent. Avant que des immeubles neufs n’y dressent leurs frontons, il y avait rue du Four, quelques vieilles maisons de rapport, comme on disait autrefois. De petites constructions tranquilles et surannées, dormant sous les dentelles de leurs rideaux et leurs pots de fleurs, et incluant ponctuellement quelques chats débonnaires : c’est là que vivait grand-mère Miocre. C’était elle aussi une vieille construction branlante, grisonnante sous sa mante, ses deux petites pattes d’oiseaux bien serrées dans des mitaines, comme on n‘en fait plus. Je ne l’ai jamais vue, elle était trop pauvre pour que même une petite photo ordinaire n’ait mémorisé ses traits, mais ma mère la connaissait et à travers elle, je l’ai connue aussi ! Grand-mère Miocre donc, et sur son poêle à bois, une casserole émaillée, au cul bleu, dans laquelle l’eau chantait tranquillement. Un crucifix au mur, une broderie passée sur la table bien frottée.  Des chaises, pas de canapé : le canapé, c’est pour les gens aisés.

Grand-mère Miocre n’a pas d’argent. Elle en a même si peu que ça semble une légende ; pas d’argent, pas de mari, pas d’enfant. Sans doute un fiancé fauché par une guerre. Sans doute, la dot qui a manqué…c’est qu’en son temps, on ne rigolait guère avec ça ! Mais grand-mère Miocre  a un trésor bien à elle : il faut être extrêmement démuni pour n’en avoir pas !  Le sien, bien caché dans un pot à café étincelant et qui trône fièrement sur son petit buffet de bois blanc, brille aussi de tout son éclat lorsqu’elle ôte le couvercle : ce sont de petits carrés blancs, concassement de merveilles où la lumière s’accroche et reste bien prisonnière : du sucre !

Lorsque maman où un quelconque visiteur de rang s’enhardit jusqu’à son palier, Grand-mère Miocre, qui n‘a rien, mange comme une souris et ne fait guère plus de bruit, offre, avec l’immense générosité des pauvres gens, cette unique gourmandise : un sucre dans son café noir, bien broyé dans son moulin à manivelle, un seul morceau de sucre, car elle a si peu de moyens…

Souvent, quand j’observe avec amusement l’incroyable rapport que les gens ont à l’argent, la mesquinerie et la lésinerie ordinaires (dis moi comment tu dépenses, et je saurais qui tu es !), je pense avec tendresse à cette petite ombre noire, filigrane inscrit sur la portée du temps, Grand-Mère Miocre  et son morceau de sucre et je souris, intérieurement…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
Cet article, publié dans Billets et autres textes/Prose toujours !, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Le trésor de Grand-Mère Miocre

  1. RvB dit :

    J’aime comme tu racontes l’humain Colette.

    J'aime

  2. Antonio dit :

    Signes extérieurs ou intérieurs de richesse, le jour ou la nuit, l’un chassant l’autre, l’autre nous offrant des milliards d’étoiles pour qui sait les voir sans lumières artificielles.

    Ca fait du bien de vous lire, Phédrienne, à la lumière naturelle de vos mots.
    Merci 😉

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s