La vérité ou le supplice de Tantale …petite philosophie dans le boudoir, acte LIV

Il paraît que nos maisons regorgent de cadavres, de secrets et d’amants cachés dans les tiroirs et placards, ou parfois dans les greniers. C’est dans ce lieu propice au mystère que j’y ai été moi confrontée lorsque j’étais enfant. Il y avait dans la vie de mes proches un secret jugé vilain, et que par élision on a jugé utile de me cacher, oubliant que même les vieux fossiles archi millénaires finissent toujours par remonter des strates profondes où on les croyait abrités. Il y avait donc deux lois dans ce monde étrange : la loi destinée aux enfants, du « tu ne dois pas mentir, ce n’est pas bien », et la loi appliquée par beaucoup d’adultes, du « mais je m’autorise à le faire pour de bonnes raisons ». Incompréhensible.

Pour moi qui ne suis pas plus vertueuse qu’un autre, mais qui m’essaie parfois au pragmatisme intellectuel, il est pourtant bien plus rapide et cohérent d‘aller au plus près de ce que je crois vrai ( et non pas de ce que je prône comme seule vérité intelligible). Beaucoup plus respectueux de l’autre aussi, à qui on donne sa juste place d’alter égo, de partenaire et non pas d’être manipulé. Dire les choses, c’est les identifier, se repérer dans un paysage confus, trouver une boussole et parfois un commencement de solution ; dire les choses, c’est accepter le doute et le changement, le droit d’évoluer, de muter. C’est aussi donner aux autres la possibilité d’une prise de position, d’un désaccord : c’est surtout être courageux, savoir parfois faire mal pour faire ce bien qui consiste à ne pas leurrer, à ne pas inférioriser celui qu’on ne croit pas capable d’entendre, de supporter. Mentir reste pour moi l’acte enfantin, le réflexe salvateur de celui qui ne veut pas grandir, craint le châtiment, refuse d’assumer. Se protège en croyant protéger autrui, parfois, avec une vraie conviction intérieure. Il est vrai  que notre culture n’est pas celle de la vérité ni de la simplicité relationnelle, mais celle des intérêts ménagés et de la facilité, du pouvoir sur autrui que le mensonge autorise. Cela m’a toujours dérangée en profondeur.

Cette recherche exigeante n’évite évidemment pas la souffrance, celle de pouvoir recevoir en pleine face la réalité d’un mensonge découvert, sa portée, ce qu’elle modifie de l’image qu’on avait crue vraie (la sienne, celle du menteur déboulonné de son piédestal). Ce délitement, cette explosion ne sont pas sans risques, et il est parfois difficile de s’en remettre. Cependant, le doute ôté, un chemin se dégage pour avancer, initier une autre direction, faire entendre sa voix, exprimer un choix, voire, dire non. Ce pourquoi je préférerais toujours cela à l’humiliante sensation d’avoir été prise pour une dupe, tout en sachant que le menteur, lui,   se condamne à une vigilance qui n’a jamais de fin : le mensonge reste ce rocher qui menace à tout instant de tomber sur vos têtes ! Et le royaume bâti sur ce système est plus fragile qu’aucun autre et pose question ! Comme le dit si bien Alexandre Koyré, « les régimes totalitaires sont fondés sur la primauté du mensonge. »  in Réflexions sur le mensonge, ce qui ne fait pas des gens qui essaient de ne pas mentir des héros, ni des donneurs de leçons, personne n’étant autorisé à forcer autrui à l’un ou l’autre de ces choix. Néanmoins, affirmer cette position est essentiel pour ma part : en ne mentant pas à mon prochain, je lui donne une place, une qualité et son importance d’interlocuteur accepté à part entière. Je le respecte dans ce qu’il est et ce faisant, je me respecte moi-même. Dont acte…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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Un commentaire pour La vérité ou le supplice de Tantale …petite philosophie dans le boudoir, acte LIV

  1. Dans l’absolu, je suis entièrement d’accord avec ton raisonnement, Colette et je m’emploie à ne pas mentir, surtout pas à moi-même.
    Mais toute vérité est-elle bonne à dire ? Même si elle peut détruire la vie de quelqu’un ?
    Les secrets de famille sont si pernicieux et nous les ressentons, même s’ils n’ont jamais été dévoilés. Et quid de ceux auxquels il n’y a aucun moyen de remonter ?
    Pour bien me faire comprendre, mon vécu personnel… peu de temps avant sa mort, ma mère a avoué à mon frère ainé que notre grand-père ne l’était pas…
    Dois-je lui en vouloir ? J’ai juste pardonné, accepté et appris à vivre avec…

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