Le 1er août (d’après un tableau d’Edouard Vuillard)

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La femme était à sa toilette. Portant au creux de ses épaules, à la naissance de son cou, une éponge gonflée d’eau tiède et parfumée. Le soleil entrant par la fenêtre irisait un instant des perles d’opale sur sa chair légèrement frissonnante ; un petit filet d’eau mousseuse s’acharnait à glisser le long de son dos, levant une haie de frissons qui rosissait légèrement sa chair pâle. Retenue à grand peine par un peigne d’ivoire ouvragé, sa chevelure rousse menaçait à chaque instant de crouler sur ses épaules, d’y répandre leur autre flot ombrageux et frais. Le bras levé, dévoilant une aisselle rose et dorée, elle s’efforçait d’y remédier avec peine. On était au cœur de l’été ; du jardin montaient des senteurs de groseille, et la saturation déjà chaude du matin : parfums lourds des fleurs crevées d’extase sous la caresse du soleil, auxquels répondaient, tentant d’échapper au grand vase clair et transparent posé sur la cheminée, les fleurs éclatantes et cependant déjà menacées du bouquet, cueilli à la hâte la veille, dans une vaine tentative de conserver pour elle seule leur arôme et leur joliesse. Venait aussi, montant aussi joyeux que le chant d’un pinson, l’appel du laitier poussant son chargement brinquebalant sur les pavés de la rue. Et cette rumeur si particulière de l’été, quand tout s’exacerbe.

Les hanches prises, impériales, dans le blanc jupon de dentelle qu’elle avait revêtu à la hâte, elle passait maintenant l’éponge sur le bout de ses seins, s’amusant à en irriter la pointe sensible, riant de les sentir se dresser comme deux blanches sentinelles. Et s’enhardissait à les regarder, posée debout devant le grand miroir où la lumière enveloppait son reflet d’un éclat d’or éblouissant. C’est à peine si elle pouvait distinguer, voilé de la barrière dense des cils, son regard d’étang sombre, pointillé de bronze et de noisette. Elle se sourit, creusant dans la rondeur encore enfantine des joues, deux croissants espiègles, cueillit dans le vase une fleur écarlate et mouillée, dont elle piqua la tige dans ses cheveux, provoquant alors leur ruissellement fou dans son dos, où ils s’éployèrent avec opulence.

Elle rit encore, se découvrant belle et si fraîche dans la blondeur du matin ! Dans sa chambre jusque là muette, les rayons percutants de la lumière mettaient comme un chant de couleur, une palette  brute où les teintes à leur tour se déshabillaient, se révélaient dans leur crudité. Et elle se sentait ainsi transfigurée, recréée comme si le pinceau d’un maître, redessinant chacun de ses traits, en révélait la matière sensible et nue. Dégageant de ses pieds impatients le jupon qu’elle avait délacé, elle dansa sur elle-même, une autre fleur dégoulinante serrée contre sa poitrine, comme une petite créature faunesque et libérée. Sur le marbre chaud, dans la rivière mordorée qui étalait ses flots sur la tablette de la cheminée, une autre fleur abandonnée gisait dans sa robe pourpre et froissée, mais elle s’en moquait, C’était encore l’été ! Demain, c’était promis, elle danserait ! Le reflet des rideaux bleus vifs de sa chambre, exalté par le miroir, étaient la promesse du matin qui se lèverait encore demain !

Une rumeur plus dense montait du pavé, en bas ; un bourdon de voix sourdes mais désaccordées, tranchant bizarrement dans la plénitude de l’été. Un enfant criait de sa petite voix aigue, le petit crieur de journaux, bien sûr ! Que pouvait–il bien annoncer, qui avait attiré à lui comme le miel, une ruche d’abeilles affolées ?

Machinalement, elle jeta un œil sur le petit calendrier posé à côté de son lit : on était le 1er août, le 1er août d’un si bel été… (1)

(1) 1er Août 1914 : appel à la mobilisation générale en France…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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4 commentaires pour Le 1er août (d’après un tableau d’Edouard Vuillard)

  1. rechab dit :

    Très beau, et de plus j’adore la peinture de Vuillard …

    Aimé par 1 personne

  2. Phédrienne dit :

    Moi aussi ! Merci beaucoup Rechab!

    J'aime

  3. rechab dit :

    ( et comme tu le sais peut-être, j’ai une pratique artistique, Et Vuillard, comme d’autre part Clyfford Still, le peintre américain, sont deux de mes influences…– mais pour ne pas parler que de moi… je voudrais te citer un extrait de « Léonce et les siens  » de Claude Roy
    ( page 280 ) —

    qui parle avec beaucoup de justesse, je trouve, de l’ambiance que l’on peut trouver dans certaines peintures…

    ————————

    Elle souriait, fin sourire, que lui seul devinait dans l’ombre, l’après-midi où fut peinte la petite toile construite en trois bandes verticales et parallèles, deux morceaux de mur, entre lesquels s’entre-baille la porte , laissant entrevoir l’arrivante, et avec elle la lumière du jour, qui pénètre soudain.

    Le mur est blanc crépi de chaux, d’une matière précieuse et rugueuse, rugueuse dans sa texture précieuse dans les nuances qui la parcourent et l’animent.

    La toile est ainsi cadrée qu’on entrevoit sous la porte, un peu de sol, qui semble être recouvert d’ardoise, ou d’une faïence couleur d’ardoise.

    Et il est évident, à qui contemple les deux pans du mur emplissant la surface de la toile, de chaque côté de la porte, que le blanc du pisé, de la chaux crépie, est baigné, dans la pièce, par les reflets gris-noir et gris-bleu de la lumière sur le carrelage ardoisé.
    Mais la résonance assourdie de ce blanc cru, amorti d’un reflet bleuâtre, irisé d’un bleu-gris léger, qui effleure à peine la surface grenue, rêche, du mur, répand comme un écho lointain, exténué, presque inaudible, à la seule tache de couleur vraiment franche et soutenue de la toile, , la jupe bleu-lavande de la jeune-femme qui entre, jupe peinte avec vigueur, posée nette, sans ces cuisines, ces mélanges, ce triturage savant des blancs du tableau.
    Car il y a autour de cette tache bleue, un jeu secret de blancs, et la dominante du tableau, ce mur pâle mêlé de bleu et de gris atténué, très pâle, cette dominante joue avec les eux autres blancs, celui du corsage, celui du ciel, que le peintre a saisi à cet instant de la journée d’août où le ciel est comme décoloré, délavé de son bleu par l’intensité de la chaleur, devenu l’orifice d’une fournaise haletante, souffle immobile, brûlant, éclatant mais sans couleur, où il n’y a plus de reflets ni de nuances, seulement une sorte d’incandescence bleue, une insoutenable blancheur vaguement caressée de feu pâle.

    —-

    Aimé par 1 personne

  4. Phédrienne dit :

    Merci pour ce partage Rechab. Comme toi je suis sensible aux nuances, à la finesse de ces univers si particuliers.

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