Quais de minuit

nuit reduit

Pas de danseuse, silencieux et élastique. Une brise furieuse embrasse mes cheveux, qui serpentent devant mes yeux, brouillant mon regard. Le fleuve est beau et puissant, monstre endormi tranquille, lovant son corps lisse  et rond entre les quais, comme un chat noir. Sur son dos, quelques bateaux clignotent, et des haies joyeuses de noctambules dressent leurs ombres encrées, un verre à la main, matelots de la nuit et bateleurs du vide.

Au mitan de la nuit, et juste au milieu des quais, je sillonne. Droit devant, vent debout, et maintenant, l’air frais circule dans mon crâne, librement, balayant tracas, fatigue, colère, et tous les petits trucs qui traînent toujours quelque part, quelque effort qu’on fasse pour les expulser ! Je l’entends  qui furète, regarde partout, sonnant joyeusement en écho entre mes deux oreilles. Je vibre à mon tour comme le moteur d’un bateau, et je pars en voyage, les yeux fixés sur les ondes noires et huileuses, profondes et moelleuses. D’autres villes, d’autres nuits, se filigranent, épousent les contours des immeubles en face, reflètent la Seine, la Marne, des étangs gelés, et même, heurtant de plein fouet des falaises de craie, là bas, l’océan mystérieux…c’est ça qui est bien avec l’eau, elle est universelle, n’en finit jamais de rejoindre quelque part son double, sa pareille, d’autres promeneurs, d’autres amoureux…

Je devine sur l’autre rive justement, mon ombre propre, amoureuse d’hier, cueillant des baisers de nuit, quand la lune pose son œil blanc et rond, et que tout se transforme en décor de cinéma.

Je poursuis. Dans le sable de l’aire de jeux, quelques dos ronds, des rires, des bouteilles qui circulent ; à quoi boivent-ils ? A rien, juste au plaisir, je l’espère. Un cygne blanc, le col dans ses plumes dérive, oreiller blanc flottant entre deux eaux, je le suis un moment, je rêverais pour un peu d’y poser ma tête endormie et de dormir moi aussi sur le dos de Neptune ! Mais il faut rentrer, rejoindre le monde souterrain du bruit et de la fureur, attraper le dernier métro !

Fin de promenade ; un groupe de jeunes hommes, compacté en essaim, m’interpelle : mademoiselle, mademoiselle, viens! La nuit a-t-elle donc gommé mes traits, mon âge ? Je ris, à gorge déployée, tourne vers eux ma propre face de lune, hilare sous un réverbère ! Regardez-moi, je suis la dame de nuit, la promeneuse de minuit, pas une demoiselle ! Ils sont ivres, pressés les uns contre les autres pour ne pas tomber, un accent d’autres lieux, d’autres fleuves, plus à l’est. Ce sont mes cheveux blonds que la lune électrise qui les ont attirés ; je m’envole dans les marches, franchis le pont qui est comme le passage déjà de la nuit au jour.

Dernier regard sur l’eau  qui soupire, rêve sans doute des milliers de rêves de son abyssale population cachée en dessous, dans ses flancs pleins…dernier voyage, et puis d’autres rives, une autre eau, celle blanche et tiède de mes draps !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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3 commentaires pour Quais de minuit

  1. Il est minuit 😀

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  2. RvB dit :

    Que d’images pour un voyage, assis, des plus agréables, merci !

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