Lettre ouverte à l’ami qui ne me connaît pas…petite philosophie dans le boudoir, acte LVIII

Mon cher ami

Tu ne le sais peut-être pas, peut-être l’as-tu oublié, mais dans les douces racines de ce mot, il y a aimer, amare, d’où découlent dans nos pays latins de si jolis vocables. A force d’entendre ces mots là justement, ami, aimer, frottés à toutes les lèvres et franchement déshabillés de leur contenu, j’ai désiré moi, intensément (tu sais comment je suis !) lui donner de la chair dense, une épaisseur et un poids, parce que j’aime sentir le poids de l’amitié. C’est comme un  habit chaud ,dont parfois la chaleur encombre un peu, mais qui ne saurait faire défaut quand il fait froid, en dedans. L’amour, c’est comme l’écriture, c’est un engagement, qui ne souffre ni compromissions ni petits arrangements amiables, et vous met au pied de ce que vous êtes, sans barguigner. Nous avons connu toi et moi ce cordon fou, aussi pulsatile que le cordon ombilical qui lie mère enfant à vie, et ne peut être symboliquement coupé. Ces ondes qui se passent de technologie pour vous donner l’alerte intérieure qui vous fait sentir, à des kilomètres de là, que l’autre ne va pas et qu’il faut y aller. J’ai connu ces nuits incendiées où j’allais te rejoindre alors que tout dormait, que seuls quelques chats errants, quelques poètes de l’obscur, traversaient ma trajectoire battante. J’étais capable de t’attendre, assise, debout dans le froid, pendant des heures, parce que tu avais besoin de moi…  et je le referai tant que ce cœur battra !

Nous avons connu cette vivante impatience qui fait que deux amis, deux amants, veulent se rejoindre à tout prix, sans compte des obligations, de l’heure qu’il est, de ce que d’autres ont à en dire,  et le matin nous a surpris au bord de l’eau, au sommet d’une tour, sous des étoiles saltimbanques, où nous ne craignions rien…

Il ne peut c’est vrai, pas y avoir d’amour sans tempêtes, d’amitiés sans accrocs. C’est à la déchirure du voilage raccommodé de force et de plein gré, que se mesure la solidité d’un bateau menacé de naufrages…tant de fois, malgré mon désir de jeter le fil et le dé, j’aurais pris le parti de ce raccommodage, tout, plutôt que de laisser glisser, s’étioler et s’enfuir …

Tu connais ma passion, et mon goût des mots, de leur substance révélée, de ce qu’ils dessinent de vous : aussi ai-je appris à prohiber certaines expressions : désolée, je n’ai pas eu le temps, je n’y peux rien, je n’ai pas pu faire autrement, …parce qu’à travers nous, j’ai appris que tout cela n’existait pas, que lorsque l’envie est là et le rôle et la place de l’autre dans votre vie, rien d’autre n’est important ! Que tout le reste tend à cacher un choix où vous n’êtes pas tout à fait présent…J’ai appris que l’amitié est un jardin qu’il ne faut pas laisser empiéter par le désert, tu sais, ces longues lignes de sable portées par le vent et qui, de façon quasi invisible, diluent, estompent et puis effacent…à chaque rendez-vous manqué, à chaque effort qu’on ne fait pas pour l’autre, il avance à petits pas ; J’ai appris à espérer et à attendre, indéfiniment, l’appel, la lettre, le pas, et à me désespérer ; la désespérance est aussi un excellent testeur de l’âme ! Je n’ai pas appris à désaimer, et si cela me serait plus facile, je ne peux que m’en réjouir : tant que ça restera là, rien ne peut m’atteindre et le lien à la vie battra.

J’ai appris à ne recevoir de toi que des signes de moins en moins tangibles. J’ai appris, moi, l’hyper bavarde, à me taire, mais je ne pourrais apprendre à me satisfaire d’une amitié, d’un amour étréci comme la peau de chagrin balzacienne, compartimenté dans des tranches horaires autorisées.  Je veux moi une peau pleine, et renouvelée consciemment, parce que s’il est un espace où devrait s’inscrire une liberté, c’est bien celui-là…non ?

J’ai appris à me méfier comme la peste de l’usage prohibitif du mail et du texto : jamais au grand jamais, ils ne remplaceront pour moi l’architecture sensorielle d’une voix, le toucher, la main sur le bras, la caresse donnée. Le temps consenti pour l’autre. Je sais le prix d’une épaule apportée sans mots pour que l’ami y pleure, la grâce d’un thé partagé, des pas commis ensemble sur les chemins, je refuse l’aumône du texto qu’on te donne parce qu’on ne veut pas prendre le temps de t’appeler, fut-ce un moment…et mon silence vient alors en écho …

Ne t’y trompe pas ! Ce que je t’écris là est le meilleur gage que je puisse te donner du don précisément que je te fais de ma personne, de mon temps ; de mes gestes quand je tombe en amitié, quand je t’aime, toi ! Sans rien idéaliser, sans rien sacraliser, juste posée pour une fois dans le réel : celui de ce qu’on est et de ce qu’on fait, pour l’autre, comme pour soi.

Je t’embrasse très tendrement….

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A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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