Les pieds dans la neige, les chroniques d’Emilie

 

Le propre des sentinelles, c’est qu’elles semblent ne rien craindre. Solidement campée sur ses chevilles nues dans deux pantoufles claires, son corps robuste emmitouflé dans une grosse robe de chambre, la silhouette d’Emilie se dessine dans l’encadrement de la porte du jardin. Un fin tapis blanc grainé de taches vertes déroule ses plis incertains, que le gros chat gris regarde avec une moue de forte réprobation (un chat fait la moue en plissant son front et en fronçant son nez, c’est très parlant !), un deuxième chat ( le roux et blanc, la brute du lot), a réussi à se planquer dans la cabane du fond, mais un bout de sa queue le trahit !  Moi, j’ai descendu l’escalier à regret, sentant de marche en marche un petit air aigrelet s’infiltrer sous mes jambes de pantalon, taquiner mon cou, semer sur ma peau des petits frissons glacés. Mais devant la dame de fer  fièrement campée là, et menant poings sur les hanches et de son célèbre regard gyrophare l’inspection des lieux, je reprends un peu de dignité et finis de descendre d’un pas presque martial (dans mon imagination tout au moins !).

Comme à l’accoutumée, Emilie me regarde à sa façon : un premier regard balaie mon corps de haut en bas puis de bas en haut, histoire de vérifier que je n’ai pas encore maigri un peu (je suis convaincue que je représente pour Emilie une sorte de chat efflanqué, un matou perdu sans collier qu’elle verrait bien ronronner sur son poêle), puis, un autre circulaire sur mon visage ; généralement suivi d’un : vous êtes bien pâle. Vous mangez assez au moins ! J’ai beau expliquer à Emilie que mon teint affiche la délicate couleur ivoirine des rats de bibliothèque et autres obsédés des lettres, par une forme d’alchimie secrète qui le colore en parchemin, rien n’y fait ! Je pense que si la dame était plus jeune, elle me flanquerait d’un coup sec sur son épaule pour m’administrer de force quelque roborative pitance, non mais !

En attendant, postée à ses côtés (et grelottant héroïquement sans rien dire alors qu’elle ne bouge pas !), je suis la nouvelle trajectoire de son regard. Dans le jardin, émergeant délicatement d’un petit amas blanc, une frêle, très frêle fleur hisse courageusement sa corolle violine et tente de défroisser ses pétales pour capter la lumière plate et blanche d’un jour opaque ! La seule qui ait résisté à l’assaut du froid ! Le regard d’Emilie brille, d’une forme de connivence secrète ! C’est qu’en matière de guerrier, elle s’y connaît ! Et du coup, il me semble à moi que la minuscule fleurette, mystérieusement ragaillardie, se hausse un peu de son maigre col ! Une femme, une fleur, les pieds dans la neige et qui ne cèdent rien !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour Les pieds dans la neige, les chroniques d’Emilie

  1. Oh, qu’elle m’a manqué cette chère Emilie (je m’autorise quelques privautés mais depuis le temps) 😀
    Elle te couve d’une tendresse maternelle, cette femme roc.
    Si belle, cette fleur dans la neige

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  2. Phédrienne dit :

    Bonjour Elisabeth
    Oui c’est exactement ça ! Un privilège que je goûte avec plaisir ( les chats ne boudent jamais le leur). Merci beaucoup chère Elisabeth !

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