Nuit d’ivresse

J’ai passé la nuit un livre à la main ; délicat rendez-vous intime et chaud dans un bain de mots. Plutôt que la liesse, le champagne, le bruit, j’avais besoin de ce rendez-vous avec moi-même et cet amie inaliénable que m’est la lecture. Pendant que dehors les heures s’égrenaient, tumultueuses, éraillées de voix d’ivrognes et de klaxons vociférants, je voyageais en terre douce, heureuse de sentir les rouages de mon esprit s’adoucir, s’assouplir, appréhender et comprendre, s’imprégner du verbe d’autrui, se laisser bercer par les scansions des phrases, se laisser entraîner à l’intérieur d’un paysage.  Trouver une alchimie soudaine avec l’héroïne, et cette image qu’elle emploie à un moment clef de son destin, l’impression de mourir à elle-même tout en étant en vie apparente.

Cette expérience-là, moi, je l’ai vécue, elle s’apparente à celle d’un poisson qui voudrait s’obliger à vivre à la surface dans un milieu hostile, et qui s’asphyxie lentement. Le corps exécutant ce qu’on lui demande de faire, la bouche récitant parfois avec application les poncifs qu’on attend, alors que l’esprit, lui, est ailleurs, s’évade, et crie.  C’est pour cela qu’hier j’ai choisi de fermer ma porte, ma mémoire, et de ne laisser filtrer de mes sens que cette appétence là :  le rayonnement solaire et plein de l’écriture d’un autre. J’ai donc goûté les mots comme je mange du chocolat : en laissant le goût venir, s’amplifier, imbiber chaque papille, et étonner par ses saveurs multiples. En restant parfois dans ce manque si salutaire à la gourmandise, pour qui la satiété est le pire ennemi.

J’ai compris dans ce rendez-vous très solitaire et très habité en même temps que je vivais un de ces moments de grâce, où la parfaite conjonction du vouloir et du faire tisse son harmonie. Cela ne durera pas, et c’est pour cela que cela reste si précieux, si durablement bon. Pour cela aussi que sans atours ni vin, j’ai connu cette belle nuit d’ivresse !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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5 commentaires pour Nuit d’ivresse

  1. Antonio dit :

    Mais quel est donc ce livre à consommer avec modération ? 😉

    Si on a ô combien besoin des autres pour partager, on a plus encore besoin de soi pour exister. Un moment de grâce tout à fait que de s’inviter soi même à savourer l’instant présent, ses douceurs, réveiller ces plaisirs simples enfouis dans le superflu et le tumulte d’un réveillon qui nous emporte au vent d’une ivresse brutale, de mots vides et de verres pleins… de trop plein.

    Et je parie que vous n’avez même pas mal à la tête ce matin. 😉
    Bonne journée à vous.

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  2. Phédrienne dit :

    Bonsoir Antonio
    Il s’agissait de « Plonger », le dernier roman de Christophe Ono-dit -Biot, lequel dit par moments des choses fulgurantes sur l’art et la passion,amoureuse, à d’autres instants, m’interpelle moins.,En tout cas, il est venu à point nommé chanter la chanson dont j’avais besoin pour cette nuit là: celle qui parle de l’amour des mots ennoblis par le sens qu’on veut leur donner et ce parfum de voyage si particulier des pages effeuillées loin du tumulte 🙂

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  3. Quelle joie, des très beaux moments pour exister avec plénitud !!! Belle nuit d’ivresse,,,
    Oh,là là, l’alchimie des mots !!!
    Bisous alchimises.

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