La bague sur le trottoir

Hier, partant d’un pas vif régler une course quelconque, j’ai aperçu soudain sur le trottoir un objet brillant, qu’une femme vive comme un oiseau a cueilli aussitôt dans sa main, pour me le tendre ensuite : c’était une alliance d’homme en or massif ; poinçonnée et gravée à l’intérieur de caractères minuscules. La femme l’a portée à ses lèvres, puis me l’a tendue, désirant que je la prenne contre quelqu’argent, parce qu’elle ne savait qu’en faire. Elle venait d’un pays de l’Est, ainsi que le trahissait son accent, elle portait la main à son cœur comme un salut, me tutoyait doucement : prends, prends, moi je ne peux pas, je n’ai pas le droit.

C’était étrange, cet objet dont je n’aime pas le symbole et qui gisait là comme si on l’avait jeté, à moins qu’il n’ait été perdu. Dans ce drôle de face à face, toute la dichotomie et l’absurdité de ce monde me sont  apparues :   cette perte de valeurs, cette matérialité qui occulte immédiatement toute la portée affective, subjective d’un objet pour n’en considérer que le prix marchand, la valeur de troc,  ce qu’on peut en tirer, sans la moindre velléité ou désir de le restituer : mais combien de repas cette femme aurait-elle pu se payer avec la valeur de ce bijou ? Qu’est-ce qui dans son regard le disputait davantage à la peur ou à l’envie, puisqu’elle savait que je l’avais vu ramasser ?

Je la dévisageais intensément, me demandant en retour ce que ma propre image lui inspirait : une femme entre deux âges (devrais-je dire entre deux eaux, l’une limpide, innocente, travaillée de bonnes pensées, l’autre, obscure, alourdie de préjugés, sur la défensive), blanche, blonde, correctement et chaudement vêtue, la main sur le distributeur de billets ? Avait-elle peur de moi ? Oue lui inspirais-je, l’espoir d’une geste doux, d’un sourire, d’une pièce ? Qu’aurais-je dû lui répondre ? J’ai évidemment refusé la bague, et je n’ai pas tendu d’argent non plus, à vrai dire, je n’ai pas su que faire, à part dire non…et la regarder repartir…

Il faisait froid et gris, le vent soufflait sur le boulevard de drôles de décorations en papiers gras, en paquets vides, en feuilles séchées rescapées de l’automne. Au loin, là bas, là où se croisent les grands arceaux du périphérique, le soleil abaissait une paupière languissante sur un regard quasi éteint…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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11 commentaires pour La bague sur le trottoir

  1. Ton texte est plein de douce poésie et d’interrogations. Hélas, il s’agit d’une arnaque bien connue (http://rue89.nouvelobs.com/2012/08/01/letudiante-et-la-bague-en-or-une-arnaque-bien-ficelee-234314). Tu as dit non, heureusement…

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Mon café lecture
      Merci pour ta lecture et ta vigilance; Hélas, étant d’une grande droiture et incapable tout bonnement d’imaginer une escroquerie, j’ai mis du temps à saisir que c’était forcément une arnaque,, mais ça ne changeait rien sur le fond à ce que j’ai écrit.. Le ressort de tout ça est néanmoins une misère, sociétale, mentale, morale,, ça renvoie à l’époque de la cour des miracles avec ses faux borgnes,, ses faux éclopés, qui quelque part l’étaient vraiment, éclopés de la vie en quelque sorte ; Et du coup, que pouvons-nous répondre à cela qui se banalise, s’intègre dans le paysage comme si c’était normal..?

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      • Comme toi, je n’aurais jamais pensé à une arnaque et avant de lire ce commentaire, j’étais si perplexe… qu’aurais-je fait ? Comme toi, probablement.
        Mais l’émotion devant la misère humaine demeure. Non, ce n’est pas normal et il ne faut surtout pas que cela le devienne

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  2. RvB dit :

    Impensable le nombre de barrières qui peuvent se mettre en place entre deux humains qui, confrontés à une situation étrange, non coutumière, s’observent dans l’attente de codes connus et reconnus que l’autre pourrait envoyer.
    Y avait-il quelque chose à dire ?
    Je ne sais pas, je ne crois pas, je serais moi aussi resté muet et m’en serais sans doute voulu pour l’être resté, sans pourtant savoir quoi aurait pu être dit d’autre.
    Curieuse expérience que la tienne, et que la mienne qui a te lire dans ce billet, comprends le paradoxe de la situation sans savoir ce qui aurait pu être fait pour la changer.

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Hervé
      Ainsi que me l’ont gentiment signalé Mon café lecture et d’autres lecteurs par ailleurs, il s’agit d’une arnaque bien connue paraît-il, mais est-ce que cela change quelque chose au fond ? Je ne le crois pas ! Aussi j’assume cette grande part de naïveté chez moi, parce que doute ou non, cet échange de regard aurait été identique : d’un côté une femme qui voulait de l’argent, quelle qu’en soit la manière, de l’autre, une personne supposée en avoir, at alors là, qu’est –ce qui se passe ?
      Cela étant, je ne suis pas du tout surprise que nous nous rencontrions, toi, l’homme des bois et moi la citadine sauvage sur cette forme de perplexité 

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      • RvB dit :

        Une ficelle bien connue ? Ma foi, je ne suis pas surpris de m’être fait ligoter puisque comme toi je n’aurais jamais pensé à une escroquerie ! Le fond reste véritable, hélas, et ne doit en effet pas s’effacer devant la forfaiture !
        C’est sûr que si ça se produisait dans une forêt, en revanche, je serais plus méfiant ! ;o)

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  3. Aurelio dit :

    Très beau réellement, Colette

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  4. Phédrienne dit :

    Pour Elisabeth
    Oui, nous sommes en phase sur ce point: de quelque façon qu’on regarde la scène,, ce qu’elle révèle ne doit pas être banalisé !

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  5. On s’y laisse forcément prendre… la première fois ! C’était aux Tuileries il n’y a pas si longtemps que ça, et j’y ai presque cru jusqu’à ce que la personne qui m’accompagnait me tire vivement par la manche pour m’emmener plus loin et m’expliquer la mascarade.
    Et si cela se reproduisait… l’effet de surprise passé, comment réagirais-je ? Que dirais-je à cette femme cette fois (et oui il semble que ce soit les femmes qui usent de ce tour) ?
    Je ne sais pas bien, en fait. Il me semble que je ne saurai pas quoi dire… Je m’excuserai poliment et je la laisserai là avec son gros anneau en toc, et sa misère…
    Ce n’est pas très beau j’avoue, mais que puis-je faire d’autre ?

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    • Phédrienne dit :

      Bonsoir Claire
      OUi, c’est bien là que réside l’essence du problème, qu’est-ce qu’on fait ? Derrière la nécessité de se protéger et de ne pas donner prise à ces escroqueries, se cache l’impossibilité globale de la société de résoudre cette misère que l’on voit grimper partout.C’est un vrai problème global et un enju majeur pour aujourd’hui et demain. mais comme toi, je n’ai pas de réponse…hélas!

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