L’épopée du pygmalion, ou l’assouvissement impossible, petite philosophie du boudoir, acte LXIX

Pygmalion était un sculpteur fou amoureux de sa créature, une femme de marbre sculptée de ses mains, et à laquelle Aphrodite finit par donner la vie. Ce mythe relayé par Ovide dans ses métamorphoses a nourri bon nombre de variations et aussi d’œuvres d’art et est entré enfin dans le langage courant, pour désigner celle ou celui, qui par amour, transforme et amène l’objet de son dévouement au succès ou à tout le moins, à une forme d’accomplissement. Noble mission a priori mais on peut se demander ce qui interagit sous cette vocation très intéressée et à qui profite, non ce crime, mais cette tentative d’extraire symboliquement de sa gangue un caillou qu’on estime devoir être un diamant ?

Dans ma vie et dans l’exercice de mon métier, se glisse souvent cette dimension, sous des aspects plus ou moins velléitaires : d’abord parce que j’ai toujours pensé que celui qui sait ou croit savoir quelque chose doit le partager forcément, c’est comme cela que tout le monde avance (mais pour aller où ?). Ensuite, parce qu’écrire pour d’autres implique de les comprendre et de saisir derrière l’intentionnalité, la moelle même de la personne, pour servir au mieux ses écrits, et qu’il entre donc dans ce processus un mélange jamais neutre, ni jamais froid, d’attention et de transmission. Egalement, parce que la passion du langage qui m’anime ne demande qu’à se transvaser doucement vers les rivières qui m’environnent et à s’enrichir aussi de leur flux.  Enfin, parce que j’ai parfois l’amour invasif et dévorant, ne pouvant me contenter de rester justement devant une statue, et ne résistant guère aux demandes implicites ou explicites qui me sont faites de communiquer le peu que je sais.

Cependant, il en  va  pour les pygmalions et leurs créatures  de même que pour les maîtres et leurs disciples. De la relation affective qui se tisse, souvent malgré soi, naît, lorsque la métamorphose ou la maîtrise sont atteintes, la douloureuse frustration du déni ou de l’abandon. De même qu’un parent doit savoir regarder partir l’enfant qui ne peut s’affirmer dans son autonomie qu’en quittant le nid, la belle statue animée (homme ou femme), une fois révélée dans sa splendeur et dans ses talents, ne saurait demeurer sous la coupe jalouse de son créateur : seules les statues ont pour vocation de rester sur leur socle !  De ce fait, le malheureux Pygmalion assiste impuissant à cette désertion progressive où il se voit peu à peu remplacé par d’autres influences ou par d’autres amours ! Ni ses cris ni ses pleurs n’y changeront rien, bien au contraire.

On peut dire de Pygmalion qu’il n’est ni un sage ni un fou, mais peut-être un être à fantasmes davantage tourné vers lui-même que vers sa créature,  un peu à la façon du papa de Frankenstein ?

J’y pense quelquefois, dans la nécessaire prudence de ne pas surcharger affectivement une relation de travail, ni d’emprisonner dans le privé la personne aimée par des liens asphyxiants. Et comme un Pygmalion aux ciseaux bien moins affûtés, j’apprends à regarder partir les petites œuvres que j’ai aidées à créer…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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6 commentaires pour L’épopée du pygmalion, ou l’assouvissement impossible, petite philosophie du boudoir, acte LXIX

  1. J’imagine effectivement la difficulté de te séparer de tes créations….
    Quant au mythe de Pygmalion, il m’a toujours inspiré une certaine méfiance car sa façon d’aimer sa propre œuvre évoque, outre le désir de perfection, une idée d’enfermement, voire de possessivité

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Elisabeth
      Je suis tout à fait d’accord avec toi, ce pourquoi j’ai parlé de non-assouvissement : celui du Pygmalion enfermé dans son propre désir et celui de sa « créature » enfermée dans l’idéal d’un autre. D’où la distanciation nécessaire, ce qui est difficile parce que parfois, c’est la créature elle-même qui vous attribue ce rôle, cela m’est déjà arrivé ! Merci à toi.

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  2. RvB dit :

    Le rapprochement avec le maître et son disciple, sur lesquels tu avais déjà écrit, est judicieux. Belle analyse et beau billet. 😉

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  3. Phédrienne dit :

    Pour Elisabeth
    Je te remercie également pour le soin attentif que tu mets toujours à développer tes réponses.

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