Y-a-t’il une nationalité du goût ? …petite philosophie dans le boudoir, acte LXXIV

3605 « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà »…Cette célébrissime phrase de notre Blaise Pascal national m’a toujours séduite par sa profonde simplicité ; mais derrière l’apparent poncif qu’elle constitue, se cachent des interrogations de fond et l’expérimentation empirique du jugement d’autrui.

Prenez par exemple la photographie : elle est un art intéressant parce qu’elle mêle plus que d’autres la technique et la création. Art mineur et discutable pour beaucoup parce que la technologie donne l’illusion d’une facilité et d’une combinaison du hasard.  J’ai abordé la photographie comme j’aborde tout : avec curiosité et sans aucun préjugé (enfin, le moins possible !). Et l’envie de créer un langage d’images qui me soit propre. C’est difficile parce que le style en photographie comme ailleurs repose sur une alchimie  complexe de savoir-faire et de sensibilité et surtout, d’intentionnalité : pour ma part, je ne fais jamais de photo de hasard, ce qui ne veut pas dire refuser une opportunité.

Depuis que je montre mes images et partant, que je regarde celles d’autrui, j’ai été témoin de plusieurs petits épiphénomènes assez intéressants : par exemple, le travail floral sur le flou et les textures expérimenté en macro photographie a longtemps été rejeté, surtout par les photographes naturalistes, comme travail non restitutif et incompréhensible, salué par contre par les photographes ayant une approche dite artistique.  J’ai pu observer néanmoins, en fréquentant quelques forums (tous abandonnés depuis car non constructifs) une évolution nette des critères de jugement, les défauts d’hier (par exemple des températures chaudes et l’utilisation des flare) étant peu à peu devenus une norme parce que l’oeil, choqué au premier abord, s’est habitué peu à peu, jusqu’à considérer ces images comme normales, donc, belles !

En fréquentant ensuite des sites internationaux comme Deviant art, 500 Px, 1 x.com, qui mêlent les nationalités et les genres, je me suis aperçue d’une forme de décalage de jugement selon les pays : en caricaturant un peu, cela impacte autant la colorimétrie que le cadrage et l’acceptation ou pas des formes abstractives ou déjantées (par exemple, j’ai trouvé beaucoup de noir et blanc très épuré, très graphique chez les asiatiques).

Il existe aussi une forme de panurgisme, et de docilité qui empêchent les gens de discriminer les  images : ainsi, lorsqu’un photographe est supposé faire de bonnes photos, tout ce qu’il poste est immédiatement liké par des dizaines de personnes quelle que soit la qualité intrinsèque de ses réalisations ; comme si l’objectivité relative du jugement se noyait sous l’autorité conférée et reconnue : lui, il sait faire des images, donc, c’est toujours bon ! De même que le phénomène de clan que je constate partout ailleurs, est également très présent. Le net n’interfère en aucune façon sur ce phénomène de l’entre soi où l’on privilégie les gens qui vous ressemblent, font ce que vous aimez voir (ou lire), aiment ce que vous faites, et vont rarement baguenauder ailleurs ; c’est plus que dommage, parce que le net ouvre de formidables possibilités de découverte multi horizons dont il ne faut pas se priver !

Au final, ce n’est sûrement  pas si étonnant que cela car notre jugement est conditionné et nourri de ce qui nous environne en proximité immédiate. Tout comme notre palais et nos rythmes de vie, notre jugement nécessite un effort d‘accommodation, d’apprentissage pour être capable de voir plus loin et surtout, d’accepter ce qu’il n’a pas l’habitude d’affronter. On a coutume de féliciter les enfants parce qu’ils sont naturellement curieux : que ne prône-t’on  cette extraordinaire qualité aux adultes ! Elle nous inciterait à regarder d’un autre œil sans tabous ni frayeur ce que nous n’avons pas l’habitude de voir,  en nous autorisant aussi le droit souverain de ne pas aimer ! Loin de blesser, un jugement négatif exprime aussi la personnalité et la sensibilité de son auteur, et qui crée doit apprendre à s’en accommoder ! Ca fait aussi partie du parcours d’apprentissage qui peut permettre de garder des singularités, des particularités, sans refuser ce qui vient d’ailleurs !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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3 commentaires pour Y-a-t’il une nationalité du goût ? …petite philosophie dans le boudoir, acte LXXIV

  1. Rien a rajouter, l’art n’a-t-il pas toujours été subjectif et peu importe les avis des critiques, je n’ai qu’un critère : il me « parle », me touche ou pas

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Elisabeth
      C’est important de mettre cela en avant, qui paraît si évident et pourtant, bien d’autres choses viennent obstruer cette spontanéité si nécessaire ! C’est à cette ouverture que je voulais appeler.
      Merci !

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  2. RvB dit :

    Jolie analyse Colette… l’on peut ou pas aimer être dérangé dans ses habitudes, j’aime, pourtant j’avoue repasser souvent sur les mêmes pages…
    Un travail à faire assurément !

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