Exégèse des lieux communs – Léon Bloy

LéonIl faut de la curiosité et un estomac un peu solide pour lire Léon Bloy, tant l’alacrité et la férocité de sa plume érudite entraînent rapidement un surdosage de vinaigre assez complexe à digérer. Dans sa haine fustigatrice du bourgeois (toujours cité avec une majuscule) et l’outrance de son verbe, il peut très rapidement déranger. Cependant, ce petit ouvrage très provocant et jubilatoire me paraît bienvenu en nos temps de pensée triste, formatée et nivelante. Loin de ce politiquement correct et de notre si convenue et insupportable langue de bois dont la fausse douceur ne rebute personne, son verbe nu, cru, et vindicatif, a un étonnant parfum de sincérité abrupte.

Ces lieux communs dont il parle émaillent notre langage et notre pensée sans que nous en prenions conscience la plupart du temps. Et sans que nous réfléchissions jamais ni à leur sens, ni à leur fonction. Car il serait vain de croire que ces formules ne soient là que pour faire joli ! Elles servent au contraire à asseoir une pensée commune, ce faux bon sens populaire qui est pour moi en tout cas si douteux, et à balayer de quelques mots plusieurs situations gênantes, et qui restent malheureusement d’actualité.

Ainsi lorsqu’il écrit, à propos de l’adage selon lequel « Pauvreté n’est pas vice » :

« Je crois l’avoir beaucoup dit par ailleurs, la pauvreté est l’unique vice, le seul péché, l’exclusive noirceur, l’irrémissible et très singulière prévarication. C’est bien ainsi que vous l’entendez, n’est-ce pas, précieuses Crapules qui jugez le monde ? », il faut comprendre sous l’emphase des mots, combien il souligne l’affreuse hypocrisie de cette assertion dans un monde où le pauvre reste exclus et méprisé de tous, et où sa situation prévaut sur toutes ses qualités potentielles. Il suffit d’entendre, encore aujourd’hui, les qualitifcatifs dont on entoure le miséreux, le nécessiteux qui ne fait rien pour arranger les choses et pèse sur les honnêtes gens, pour mesurer la pertinence du propos.

Nous, vous, moi, laissons souvent fleurir sur nos lèvres ces phrases toutes faites qui marquent notre peu d’intérêt pour les choses et une forme d’incapacité à entrer dans une analyse et à une remise en question de nos pensées. Sans se faire des nœuds à la langue ni au cerveau, se livrer parfois à cet exercice salutaire est revigorant.

Sans limiter non plus la pensée de Léon Bloy, pamphlétaire mal aimé et rebrousse poil, catholique ultra et rigoriste à ce florilège, j’ai goûté à côté de son ironie et en deçà de sa violence, la richesse de son vocabulaire très exigeant ; cela réclame parfois le dictionnaire, mais ça aussi, c’est revigorant !

Exégèse de slieux communs- Léon Bloy – Rivages Poche

 

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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