A celui à qui je n’ai pas souri…

J’ai failli pleurer dans la rue. Sans prévenir, une idée s’est échappée de ma tête, a opéré un virage à 180 degrés et à tourné, tourné, et puis s’est accrochée. Il y avait un vent Van Goghien, un de ces vents présageant l’orage, claqueur de stores et de jupons et je ne sais pourquoi, soudain, les bouquets d’antennes  fleurissant les toits m’ont semblé menaçants.

Dans le métro, 6 personnes m’avaient fait face, chacune avec des écouteurs dans les oreilles. Ca m’avait bêtement agacée, pourtant, avant, les gens ne se parlaient pas davantage, mais je pensais qu’ils auraient la liberté de le faire si seulement ils le voulaient, et là, chacun avec  sa musique, chacun dodelinant de la tête sur son propre rythme, chacun regardant à travers le vide, comment vouliez-vous qu’il se passe autre chose que « pardon, désolée, je veux passer » ?

Cela n’avait évidemment aucune importance, mais, sans savoir pourquoi, cela m’a rendue triste, et vaguement agressive, parce que. Parce que parfois, j’ai un vrai poil à gratter mental qui m’irrite le nez et la gorge et me fait monter les larmes aux yeux. Je sens ce petit nuage toxique de bêtise rancie, d’efforts que je ne veux pas faire, d’incongruités passagères mais prégnantes,  qui fausse ma partition.

Dehors, j’ai bousculé un homme, regardé de travers une mamie au col tordu parce qu’elle mettait une heure à chercher son porte monnaie. Dévisagé méchamment un bébé qui avait le très mauvais goût de pleurer près de moi. J’ai eu envie de sortir une gomme et d’effacer vigoureusement tout ça. Et frrt, le vieil ivrogne titubant, et zzzzz le groupe de jeunes trop bruyant, et truch, la crotte de chien évitée de justesse. J’ai eu envie de semer sur les trottoirs des oiseaux bleus lumineux, des arbres permettant de grimper jusqu’au soleil, des livres s’auto lisant et chuchotant leurs rimes comme on caresse un visage et j’ai eu mal ! Un mal instantané, violent, un éviscérage, une insupportable douleur comme lorsqu’on sait qu’on ne reverra jamais quelqu’un, qu’une chose définitive s’est produite, et que la tache de sang dans la main de Lady Macbeth ne s’effacera pas !

Debout sur le trottoir, j’ai porté la main à mon ventre et mon visage s’est crispé si fort qu’un petit chinois pressé en a stoppé son pas. Ses yeux étaient bien plus doux que les miens, un puits de lumière contre un puits de nuit, un petit brasero contre ma réfrigération. Mais pourtant, je ne lui ai pas souri ! Et derrière cette absence de sourire se sont enquillés comme une couchée de bateaux démâtés dans un cimetière marin tous les sourires que je n’ai jamais faits….c’est bête, hein, je le sais, mais pourtant, cela m’a paru grave ! Tous ces regards évités, tous ces mots que je n’ai pas prononcés, tous ces gestes que je n’ai jamais accomplis…entassés et débordant sur le trottoir d’où j’ai fui !

La porte s’est fermée sur mes talons, comme un cri. Dans le jardin, deux feuilles couchées attendaient des mots, vestiges oubliés d’une fugitive envie créatrice des enfants que j’entendais grimper devant moi. J’ai pensé qu’une journée sans sourire, c’étaient les cent ans de solitude de Gabriel ! Il n’était pas vraiment mort, lui, mais moi ?

Et c’est alors que j’ai souri…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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11 commentaires pour A celui à qui je n’ai pas souri…

  1. Antonio dit :

    Je lis et comme je vous comprends…

    « Tous ces regards évités, tous ces mots que je n’ai pas prononcés, tous ces gestes que je n’ai jamais accomplis…entassés et débordant sur le trottoir… », vos mots s’attèlent à la tâche de ramassage, de tri et de recyclage qui atténue grandement ce sentiment de gaspillage.

    Car le résultat est à la hauteur du mal récurrent, il n’y a qu’à compter le nombre de sourires que vous décrochez derrière ces mêmes écrans que le monde sourd dans lequel nous errons, les écouteurs dans les oreilles, ne quittent pas des yeux, balayant d’un doigt une page, puis une autre, avant d’arriver sur la votre, relevant la tête alors, et vous cherchant, et vous trouvant habillée du même sourire. Parce que Phédrienne s’immisce en chacun de l’autre, elle est l’autre qu’on croise, cette part d’insouciance qui s’échappe en lui.

    Chaque fois que je vous croise, je vous promets que je souris…

    Merci Phédrienne 😉

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Antonio
      Sincèrement, c’est une des choses les plus émouvantes que l’on m’ait jamais écrites, merci ! C’est vrai que le sourire n’est jamais aussi vrai que lorsqu’il s’est un peu trempé avant à des choses moins agréables. Qui peut et sait jouir de la beauté du monde soufre aussi de ses laideurs, auxquelles il contribue parfois. Alors, il faut se secouer comme un chien mouillé ! Et sourire 🙂
      Merci Antonio

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  2. «C’est pas facile de sourire sincèrement
    Quand y a personne qui souris» – Julien Mineau

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  3. Tu n’es pas morte, Colette, juste excédée par cette vie si triste ou face à l’indifférence et l’agressivité des gens, nous le devenons nous mêmes. Une journée sans, une part d’ombre… passagère, puisque ton envie d’un monde en couleurs était là.
    Et la déception qu’il ne soit pas ainsi aussi…
    Bientôt, tu souriras…. le Chinois était là, tout de même.
    Tendresses et doux week-end

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  4. Phédrienne dit :

    Bonjour Elisabeth
    I l y a je pense beaucoup de façons d’être vivant, et parfois d’être un peu mort en dedans sans qu’on y prenne garde. C’est vrai que parfois, j’ai terriblement mal à ce monde dont la hideur me saisit autant que sa beauté. Et c’est là que je me dis qu’être vivant, ce n’est seulement physiologique, ça tient aussi de la volonté, du désir et du choix. Et c’est cela que j’essaie de garder, lumineusement.
    Tendresses à toi aussi !

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  5. C’est magnifique !!! Et je regrette énormement de ne pas pouvoir m’ exprimer mieux en français… seulement reste un grand : bravo, avec mon admiration!!!
    Bisous.

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  6. Phédrienne dit :

    Pour Barbara,
    Je ne grantis pas le métal dans lequel il est fait ce bijout 🙂 . Merci à toi !

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