Lire, c’est écrire …petit manifeste pour que vive l’expression

On entend beaucoup de sottises et de contre-vérités sur ces apprentissages fondamentaux que sont la lecture et l’écriture. En faisant croire que le cerveau de l’homme moderne est impropre aux opérations complexes, à l’effort. En oubliant qu’à l’instar de toutes nos autres facultés, l’effort intellectuel s’entretient, se nourrit à vie. En occultant une donnée fondamentale, qui est le plaisir ! Ce mot cuisiné à toutes les sauces est pourtant un atout essentiel de notre espèce. Lorsque l’effort se marie au plaisir intense de découvrir, de progresser, de réaliser, la partie est gagnée.
Un des paradoxes de notre époque est qu’il n’y a jamais eu autant de supports variés et ludiques, une floraison incroyable de titres, de magazines, de livres animés, illustrés, en 3 D, numérisés etc. Et en contrepartie, un nombre de lecteurs réguliers qui s’étrécit comme la fameuse peau de chagrin balzacienne. Pire, une non-maîtrise certaine de notre langue se développe, y compris chez les étudiants de haut niveau. A ceux qui pensent que cela signifie simplement que la lecture est hors champ, qu’elle doit céder la place à d’autres technologies, je demanderais de mieux regarder leurs écrans, leurs tablettes et leurs vidéos, qu’au demeurant je ne méprise pas du tout ! Aucune ne se passe d’une scénarisation écrite, de consignes et de commentaires qu’il vaut mieux savoir écrire et déchiffrer, n’est-ce pas ? L’image et le mot sont complémentaires et non ennemies.
J’ai beaucoup discuté avec des non lecteurs d’horizons sociaux et éducatifs très variés, non pas pour faire auprès d’eux du prosélytisme, mais pour comprendre, parce qu’après tout il existe pas mal de moyens de s’occuper ! J’ai noté dans le désordre de nombreux facteurs récurrents, parmi lesquels :
– Le manque de vocabulaire et de maîtrise syntaxique
– Le refus d’associer un effort minimal à un loisir (très paradoxal puisque les mêmes individus ne rechignent pas à éreinter leur corps dans le sport, cela leur semble normal)
– Le côté solitaire de cette activité et son image peu porteuse et peu glamour (le bas bleu, l’intello prétentieux, le snob)
– L’impossibilité de relier ces écrits au cercle plus élargi de la vie, de voir l’universalité et la transversalité des œuvres qui se référent pourtant aux mêmes archétypes que, par exemple, le cinéma ou le théâtre.
– La difficulté à se situer dans le magma des parutions, la pression marketing très forte
– La pression sociale aussi, qui veut que certains genres soient mineurs (les romans roses, la BD, la SF, le polar)
Ayant fait aussi plusieurs fois l’expérience de lire à haute voix, y compris des auteurs réputés difficiles ou abscons, à ces non lecteurs, et bien que mes capacités de comédienne soient minimes, mais en essayant de donner le vibrato, l’intensité émotionnelle, la vie, à ces phrases, de restituer la musicalité d’un ver, les cadences d’une prose, j’ai vu leur intérêt s’éveiller, souvent, ils m’en ont demandé plus, ont questionné, bref, quelque chose de l’ordre d’une étincelle s’est allumé.
Dans l’accompagnement en écriture que je fais professionnellement, car mon activité ne se borne pas à corriger ni à reformuler mais aussi à conseiller, à éveiller les aptitudes latentes, à décloisonner, j’ai bien perçu le lien évident entre ces deux difficultés : la non-lecture favorise la non-écriture et réciproquement, ce qui semble logique. Dans tous les cas, un manque de confiance en soi et une forme de complexe achèvent de paralyser l’œil et la main ; pourtant, de nos jours, tout le monde ou presque dispose d’un bagage minimal qu’il suffît de faire fructifier. Je ne suis ni maîtresse d’école ni grammairienne et ne prétend pas être experte non plus ; je resterai à vie une passionnée et une apprentie qui continue de consulter dictionnaire et livre de grammaire, ce sont mes outils. Mais je m’efforce quand je réécris ou lorsque je redresse un texte, d’expliquer pourquoi et de mettre alors en scène les règles de notre langue comme un petit ballet où chaque mot prend sa place pour favoriser le mouvement de toute la phrase. Par l’analogie, par le jeu, par le sourire et le regard indulgent plus que par ces pratiques orgueilleuses où le maître écrase l’élève de toute sa maîtrise, il y a une invite, une participation active, une sollicitation réciproque et partant, une dynamique.
De même qu’en lieu et place de la liste des œuvres qu’il faudrait avoir lu pour ne pas déchoir, je préfère conseiller ce qui fait plaisir, ce qui ouvre la porte avec aisance, quel qu’en soit le genre ! Il n’y a de mineur en littérature que ce que l’étroitesse d’esprit y voit. Papillonner entre les ouvrages, prendre et reposer jusqu’à ce qu’un mot, une phrase, vous attrape par le cœur, est bien plus utile que d’écouter une émission savante, ou la vox populi qui n’est hélas le plus souvent que la vox publicitaire ! Abandonner le livre qui ne répond pas à votre attente n’est pas un crime non plus ! Ce n’est pas le bon ou pas le bon moment, cela ne veut rien dire de plus !
Quant à l’écriture, souvent, son ressort caché tient dans une vraie motivation, une volonté d’avancer, en puisant dans et en valorisant ses propres ressources (on sait que tout comme pour la mémoire qui agit comme des strates où s’enfonce en sous- sol ce dont on n’a pas besoin, notre bagage de mots non sollicités repose lui aussi sur une étagère de notre grenier intérieur). Tirez un fil et c’est toute la bobine qui commencera à se dévider !
Enfin, un petit changement de comportement social viendrait compléter harmonieusement le tout ! Au lieu de moquer le barbarisme, l’erreur, proposons, expliquons, rectifions avec le sourire en oubliant cette phrase qui tue : tout le monde le sait ! Gardons en mémoire que notre langue est complexe, que sa grammaire repose sur une série d’exceptions qu’on peut oublier sans être un âne ! Que personne n’est à l’abri d’une erreur et d’ailleurs, votre servante s’est vu parfois signaler quelques notables imperfections. Loin de m’en offusquer, je suis sensible à ces vigilances qui permettent de rechercher l’inatteignable perfection !
Par cette jolie union libre du plaisir et d’un peu de persévérance, les portes de l’imaginaire et la vraie liberté qui consiste à pouvoir être maître de sa parole, s’ouvrent si largement ; pourquoi s’en priver ?

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour Lire, c’est écrire …petit manifeste pour que vive l’expression

  1. Magnifique et magistral, comme d’habitude… Merci, Colette, d’entretenir cette flamme qui est en train de s’éteindre. Pourtant, il suffit de peu, comme l’intérêt que tu as su éveiller dans ces esprits paresseux.
    Je ne puis vivre sans lire, une journée sans, manque de son moment du plaisir suprême. J’écris aussi mais là, je ne suis pas totalement d’accord et sans te jeter des fleurs (que tu mérites amplement 🙂 ) je crois qu’il faut une dose de talent pour s’approcher de cette beauté que je trouve dans tes mots.

    Aimé par 1 personne

    • Phédrienne dit :

      Bonjour Elisabeth
      Ton site témoigne amplement de cette passion et de ton sens profond du partage et j’y suis sensible ! Le talent est pour moi un mystère, très profond. Mais j’aime à penser que l’écriture se cultive comme un jardin qui évolue au fil des ans. Tous les jardins n’ont pas la même dimension, les mêmes outils pour les cultiver, mais il y a de la place pour tous les formats et tous les dessins, du minuscule carré fou en passant par le jardin de curé ! Et cela s’apprend, je suis moi-même une élève assidue 🙂
      Merci beaucoup.

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