La femme sur le banc

4778NBElle attendait, assise sur un banc. Parfois, c’était un banc de pierre que le gel avait figé dans une morsure de froid qui irradiait rapidement tout son corps. Parfois, c’était un de ces vieux bancs de bois enlacés de métal que le soleil avait tiédis. Elle suivait sans se lasser du regard le vol tourbillonnant d’une feuille d’or, le sillage lointain d’un oiseau et même le pas lent et claudicant d’une vieille femme tirant avec peine son panier derrière elle. Il faisait froid  ou chaud ou venteux. Quelquefois, la pluie la chassait momentanément et elle courrait  s’abriter sous un porche sous lequel elle demeurait debout, jusqu’à ce que ses jambes lui rentrassent dans le corps.

Elle attendait avec l’inlassable patience des mères et des amoureuses. Qu’il puisse être là, avec elle. Qu’aucun retard imprévu, qu’aucune intempestive demande n’ait empêché leur rendez-vous ; parfois même, elle l’attendait sans qu’il le sache, sans qu’il n’ait rien demandé, mais, pour une femme amoureuse, même le silence est bavard et son cœur traduit à sa façon le moindre signe. Des passants s’étonnaient parfois, quelques hommes tentaient l’abordage de ce vaisseau qui paraissait abandonné. Elle ne répondait rien ou s’éloignait un peu, mais revenait obstinément, comme un oiseau accroché à son nid.

Il finissait souvent, et même presque toujours, par arriver. Il ne semblait pas plus étonné que cela ; il n’y a guère d’hommes plus égoïstes que celui qui se sait trop aimé ! Elle lui sautait au cou ou glissait vite sa main glacée dans la sienne, chaude et rassurante, avec la sensation pleine d’avoir accompli sa mission : celle de la vigie, du témoin impassible, reproduisant l’archétype de Pénélope, et ressuscitant sans le savoir tous les profils d’amoureuses, les Juliette et les Héloïse et la belle Guenièvre des temps jadis…

C’était vain et c’était beau, aussi parfaitement beau que le sont toutes les choses inutiles, tous les paris insensés ! Que cherchait-elle à obtenir ainsi de lui, elle aurait bien été en peine de le dire, il n’y avait rien d’autre que cette attente et ses bancs qui dessinèrent peu à peu pour elle tous les contours de la ville inconnue, ou par amour, elle l’avait suivi…

Ce qu’elle devint, seuls les nuages et le vent courant sur les longs toits des immeubles le savent, et peut-être même quelques oiseaux de passage suivant comme elle une trajectoire que leur cœur et leur corps n’avaient pas eu besoin d’apprendre, sous le soleil de midi…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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