Rien qu’un …

C’était l’heure de rentrer. De rentrer du soleil étouffant de ses bras la rue et les arbres salvateurs. En ce temps-là, il y avait un bois ; tout petit. Pas bien beau. Plus broussailleux que dense mais juste assez pour faire peur. Nos forestiers modernes n’ont rien compris avec cette manie de planter les arbres au cordeau, d’élaguer, de rendre propre ; une forêt non griffue, c’est un chat castré, un bonbon non emballé qu’on n’a pas besoin de découvrir, ça ne dit rien. C’était l’heure de fermer les volets, déjà ! En homme malade dans sa tête, malade d’une maladie que je ne pouvais pas nommer, que je ne nommerais jamais, notre père claquait les volets sur le jour dès 6 heures en été. Nous parvenaient des bruits, des rires, les cris d’enfants qui sont comme des fruits et nous, nous étions des fleurs encloses et silencieuses.

Il fallait fuir, chacun à sa façon. Tuer le temps qui ne se laisse pas tellement faire, suivre le vol erratique d’une mouche, espérer qu’elle finirait par tomber dans le verre d’eau là tout près. Prévenir le lit d’angoisse et ses draps poissants, la peur des colères paternelles, des mots blessants, espérer la relève, le jour qui continuerait de chevaucher la nuit, la terrasserait enfin, lui ferait rendre grâce, et respirer, respirer ! S’accrocher à un rien, le goût du beurre sur le pain, le goût du sucre sur le beurre, sucre sur gras, tout ce qui console, tout ce qui dope, encocaine le cerveau, l’hypnotise, lui enjoint de secréter des endorphines, du plaisir, de la satiété, se remplir.  Plus tard, il faudrait rendre tout cela, chercher le vide, et puis après le vide, et encore le vertige, mais là !

Il fallait ouvrir la porte d’un livre, s’humecter de mots, se pétrir de syllabes, se dorer sur les tranches, se relier au sens, se connecter à l’ailleurs, s’accrocher à la voilure du bateau et craindre de se noyer, ou essayer d’écrire, se gaver de mâchouillures de crayon,  de gomme blanche et de colle cléopâtre à l’amande, essayer de faire exploser les volets par la concentration de l’ esprit, laisser la lumière s’y prendre, se couler comme un serpent, lécher un orteil et puis deux, péché mignon ! Ne pas savoir ce qu’on attendait mais attendre, c’est si beau l’attente, ce  n’est rien d’immobile, ça vous crie l’espoir au cœur, ça vous pourfend le ventre comme une étrave, ça vous surprend.

Et puis, du bout de l’ongle, du coin de l’œil, d’un seul atome libéré de votre moi décervelé, en se fichant soudain du tout, goûter l’instant, rien qu’un ….rien n’est demain qui ne soit un toujours…

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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4 commentaires pour Rien qu’un …

  1. RvB dit :

    Cette faculté que tu as de bousculer par des mots bien choisis les mémoires visuelle, auditive, et olfactive sont un bien, précieux, et un baume dont je ne me priverai jamais. Merci Colette.

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  2. Phédrienne dit :

    Bonsoir Hervé
    Merci de te montrer si sensible et réceptif aux émotions que j’essaie de traduire ici, en partage, justement !
    Amitiés à toi.

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  3. Émouvant introspection où tu cherchas passionnément la priorité nécessaire de l’écriture comme ta identité essentiel! Merci pour ce partage très beau. Magnifique!!!
    Gros bisous.

    Aimé par 1 personne

  4. Phédrienne dit :

    Merci pour ta lecture généreuse et sensible Barbara; Goos bisous aussi !

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