Le réveil de madame Prétend

 

Cette fois, je dois bien l’avouer, j’ai craint que malgré sa chaise de derviche tourneur qui lui assurait un soupçon de mobilité, notre Emilie avait cédé à la résignation. Jardin désert, roses fanées, figues mûrissant au soleil sans sa coutumière vigilance (le premier qui approche de l’arbre, hein !). Si vous vouliez voir des mines de chats désolés, il fallait venir au jardin ! Errant solitaires et désœuvrés, leurs moustaches en berne comme un drapeau démâté, ça ne riait plus…

Preuve ô combien accablante de la lente démission de la dame, la soudaine commisération, la gentillesse et les compliments (ah ça !) adressés à notre toute nouvelle gardienne, une longue dame brune et mince, énergique et sourcilleuse, et dont les vigoureux coups de balai avaient apparemment fait la conquête de notre cerbère. Vous me voyez venir, je le sais, du haut de cet « apparemment » qui fait surgir dans votre aimable tête de lecteur quelques doutes ! Avec Emilie, l’adage selon lequel il ne faut pas se fier aux apparences prend en effet tout son poids.

Revenant hier d’une de mes balades urbaines sous la pluie, j’ai trouvé mon Emilie bras nus dans une combinaison de nylon, les jambes solidement campées dans  des galoches que n’auraient pas renié Jacquou le croquant et lessivant à grandes eaux les marches de l’escalier. Le « grandes eaux »  s’impose là aussi : c’est ni plus ni moins qu’une marée montante d’écume et de mousse odorante qui a déferlé sur mes pieds ! Lavant donc  à grands seaux le pont de son navire, le matelot Emilie, rouge et en sueur, accompagnait chaque coup de balai rageur d’un soupir :

  • Voilà, je le savais bien que ça ne durerait pas ! Ca ne sait pas travailler, ça veut tout faire et ça ne fait rien !

Le « ça » en question, qui est très sage pour le coup, est demeuré sur sa réserve et à l’abri de sa loge et bien lui en a pris, je le crois, tant la vindicte ménagère d’Emilie peut aller loin (le facteur le sait, qui a pris la porte plus d’une fois, ayant osé la franchir, le pauvre, avec des souliers crottés) ! Quant à moi, pataugeant avec grâce sur les vieilles marches de pierre, j’ai nagé jusqu’à mon étage avec, on ne sait pourquoi, une belle humeur revenue !

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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4 commentaires pour Le réveil de madame Prétend

  1. RvB dit :

    Ici aussi je commençais à m’inquiéter !
    Tes récites imagés sont toujours un régal, même lorsqu’il ont un arrière gout de savon 😉

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  2. Ah, me voilà rassurée… et dire que j’ai craint le pire…
    Cette chère Emilie, que Dieu lui prête vie et énergie pour longtemps, elle fait notre joie toujours renouvelée

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