Le mauvais printemps de Madame Prétend

Alors, je n’ai plus osé écrire sur elle. Sa réclusion progressive. Son retranchement derrière des murs juste franchis par la coiffe des infirmières ; Villeurbanne, ville de toutes les modernités garde caché en son sein un dispensaire tenu par des sœurs venues de l’est. Voile blanc contre voile noir, une forme de légende des siècles. Le dragon juponné du jardin est malade, cela est certain. La dernière fois que je l’ai vu, ses phalanges déformées trouaient l’ivoire de sa peau, son sourire furtif avait des allures de cierge éteint. Sans lui fleurissent au jardin crocus et primevères et les boutons des rosiers s’obstinent à grossir. Sa garde rapprochée de chats mafflus stationne sur les marches, un toutes les trois environ. Ca ne rigole pas.

Le problème avec les déités, c’est que leur présence encombre mais que leur absence crée du vide. Sans madame Prétend, le jardin subit une réification malsaine : il se rétrécit,   se « plate-bandise » sans fantaisie,  se vulgarise. Bien sûr, il y a des heureux : le bouledogue à tête de Grimlins du 2ème étage se pavane à l‘aise depuis que les 6 chats de madame Prétend ont déserté les lieux.  Un pigeon est en repérage sous l’abri à vélos, où une petite niche promet un nid bien confortable. Le petit mulot qui logeait avec courage dans un vieux pot de terre garni, on ne sait pourquoi, d’une vieille pelote de laine, doit triompher dans son coin. Et même la concierge sifflote car personne ne vient vérifier derrière elle que nul mégot mal éteint ne trône au jardin.

Néanmoins, certains jours, un soupçon me vient : la chaise rose qui plie mais ne rompt pas sous l’auguste postérieur de ma vieille dame indigne a retrouvé sa place près de la porte et je vous assure que nul n’oserait encore se l’approprier en l’absence de sa redoutable propriétaire !

Un coup d’œil  furtif m’a laissé entrevoir sur la table de jardin un petit sécateur proprement rangé dans son étui : qui connaît notre dragon sait son goût du rangement militaire ; ce n’est donc point là un oubli, mais une stratégie, j’en suis certaine ! Dernier présage, mais non des moindres, le petit bouquet de jonquilles fraîchement posé sur le rebord de la fenêtre : qui rappelle à point nommé à qui veut le comprendre que la bataille n’est pas terminée, que l’œil redoutable de la dame, derrière les rideaux blancs, veille à tout grain. En grande dame qu’elle est, Madame Prétend prépare tout simplement son grand retour à la scène, et voilà le mystère percé !

 

 

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour Le mauvais printemps de Madame Prétend

  1. J’espère de tout cœur qu’elle prépare son retour car au fil de tes récits, je me suis tant attachée à cette vieille dame, dragon au cœur si tendre

    Aimé par 1 personne

  2. Phédrienne dit :

    Bonjour Elisabeth
    Heureuse de te relire. J’espère en effet qu’Emilie retrouvera bientôt son printemps

    J'aime

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