Bleu

bleu

 

J’avais une peur bleue de voir les grandes personnes disposer de moi. De mon temps, de mes enthousiasmes et de mes craintes. De mon désir de vouloir ou de ne pas vouloir. J’avais une peur bleue de sentir s’infiltrer en moi leur vision du monde : étroite, gênée aux emmanchures. Raisonneuse et languissamment triste. Si ennuyeuse ; certaines grandes personnes suaient l’ennui et la ratiocination comme si cela s’exsudait des pores de leur peau. Ca suintait des regards et des commissures pincées des lèvres, du froid des regards, des mains. C’était très difficile de se défendre de cela. J’avais une peur bleue d’être poreuse, perméable et je ne le voulais pas.

Dans la cuisine, il y avait le gros regard rieur de la pendule et ses aiguilles en moustache. Il y avait le lisse du formica, les fleurs passées du dessous de plat, la fêlure de la tasse. Il y avait  l’odeur du cacao lorsqu’on ouvrait la boite et l’incroyable douceur de la poudre caressant le creux de la paume, le frisson quand j’y mettais la pointe de la langue.  Alors, le bleu s’estompait, les mots se coloraient d’orange et de feu, la peur refluait sous des vagues d’assurance, ce pays était le mien.

Et puis, la rue. Rien n’est plus irrationnel qu’une rue, cette entaille improbable bordée de maisons disparates, le goudron sous la semelle, les cicatrices, les plaques d’égout sous lesquelles guettaient les monstres de la nuit, la bouche avide des boites aux lettres, les haies dressées comme des cris. Un manteau sur le dos : une peau de trop. Impossible de sentir, d’épouser le monde, d’expérimenter le piquant, le soyeux, le rugueux sauf par le bout des doigts. Avancer en aveugle sur le bord du trottoir entre mer et  ravines et entendre monter le mugissement des vagues…bleues. Parfois me reviennent ces instants minuscules, ce monde de géants noirs aux paroles acides et le sucre oublié d’un mot plus doux, parfois me revient le courage de tirer la langue, souvent celui de dire non et de bercer mes rêves d’or, d’écouter en silence, assise sur un muret, passer les heures brunes et blanches, celles où toutes les couleurs se lient…

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A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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