À moi, la nuit !

Quand je serai vieille et si peu sage, vois-tu, je marcherai de nuit. Encore et encore davantage. Je n’ai jamais couru la nuit, même lorsqu’un pas un peu sonore au détour d’une rue vide faisait se précipiter mon cœur. Cela n’aurait servi à rien, la nuit vous rattrape toujours, contre elle, tout combat est vain. Alors, quand mon propre pas s’appesantira, que la courbure de mon dos attachera mes yeux au sol, sur le bout de mes semelles, un pas, puis l’autre, doucement, je marcherai enfin de concert avec cette sœur complice. La nuit n’est jamais silencieuse. Tout au contraire sa voix se lève, ses inflexions pures et chantantes heurtent le silence quand elle le veut. Tout ce qui ne se perçoit pas dans le fracas du jour devient éloquent. D’aucunes craignent son parfum tubéreux, son haleine froide qui dessine des colliers de frissons à votre cou. Moi, j’aime cela, qui me rend vivante et vibrante, je m’amuse de mon ombre d’araignée faucheuse allongeant d’interminables pattes dans le halo des réverbères.

Je m’égarerai encore plus, moi qui me perds déjà partout, bénissant la nature qui a omis d’implanter le sens de l’orientation dans ma tête. Nul doute que ce sera pire et je m’en régalerai. Se perdre la nuit, sais-tu, c’est une aventure. Pourquoi nomme-t-on nuits blanches ces nuits qui ne sont pas noires, mais marine, schiste, outremer,  violettes ? Mystère…mais moi qui dors déjà si peu, comme j’aimerai à promener mes pas insomniaques dans ce grand plein nocturne déserté !

Ce n’est pas la nuit qu’on fait de mauvaises rencontres, les mauvaises gens dorment aussi ! La nuit désordonne son ballet de personnes tranquillement rêveuses, de solitaires farouches et d’amoureux, égrène ici et là quelques fous heureux, dont je suis. Te verrais-tu chanter à plein poumons en  te promenant dans la rue en plein jour ? Non, n’est-ce pas, mais la nuit, tu peux déclamer des vers, esquisser des pas de danse ou te rouler dans l’herbe sans qu’un œil réprobateur se fixe sur toi. Le jour est censeur et la nuit licite, c’est connu et j’aime cette enfreinte aux règles, la densité du grain nocturne qui t’habille d’imprudence et ne te protège de rien…

À moi la nuit, et ses tessons de rêve accrochés au faîte des toits ! À moi la nuit, pour ne rien faire, être là, devenir un élément du décor, un figurant volontaire qu’elle oubliera. À moi les ombres croisées auxquelles je ne parlerai pas, ce n’est pas la peine : la nuit agite ses ondes et nous y déréglons nos pas ; chacun pour soi et tous pour elle.

La nuit m’appartiendra…

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A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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