Le petit homme au cabas

cabasIl se déplaçait comme un insecte avec une incroyable légèreté. Par bonds, glissades et frôlements. Deux pattes de frelon mal ajustées dans un pantalon raide abouchaient deux antiques godillots. Deux bras graciles d’araignée s’emmanchaient dans une veste étroite à petits carreaux verts et bruns. Sur sa tête, enchâssée jusqu’aux oreilles, une casquette à visière tranchait de comique façon.

Tous les lundis, au matin levant, on le trouvait en poste près de la barrière, guettant l’ouverture de la supérette. Le même défi s’engageait avec deux solides mégères, l’une carénée en forteresse, l’autre longiligne et têtue ; c’était à qui entrerait en premier dans les lieux, fut-ce au prix d’une traîtrise ou d’une bousculade. Quand la vie se fait étroite, le plus petit combat prend toute son importance. Le petit homme au cabas le savait bien. Souvent, à l’heure fatidique, il faisait mine de regarder ailleurs, s’absorbait dans la contemplation de ses chaussures ou fixait l’horizon. Alors la vigilance des deux commères s’effilochait, leur curiosité venimeuse prenait le relais. Elles finissaient par se rapprocher du petit homme pour voir à leur tour ce qui retenait son attention. D’un mouvement prompt, il leur grillait la politesse, sautillait jusqu’au rideau qui se levait lentement, se ruait dans les rayons. Les deux pies desséchées de dépit s’enfournaient sur ses talons, vite rejointes par quelques lève-tôt. Le plus souvent, le cabas du petit homme restait à peu près vide, son appétit ayant reflué en même temps que sa vitalité. Vivant seul, peu disert, il s’était accoutumé à ne rien faire du tout. Il réglait scrupuleusement ses achats à la même caisse et s’étranglait de rage lorsqu’une nouvelle caissière officiait. Dans son ciel restreint, chaque nuage devait être accroché en bonne place !

Un matin, cependant, le petit homme au cabas attendit en vain l’arrivée des mégères. Le soleil escalada frileusement l’horizon. Quelques badauds endormis s’amoncelèrent devant la porte. Il faisait frais et gris. Le petit homme au cabas attendit longtemps, bien longtemps après l’ouverture des lieux ; mais personne ne vint.

Alors, le petit homme jeta son cabas et marcha droit devant lui …

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A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour Le petit homme au cabas

  1. Pierre Perrin dit :

    Ton petit homme au cabas, c’est beau comme une parabole de Kafka ; très réussi, bravo, Colette.

    Aimé par 1 personne

  2. Phédrienne dit :

    Merci Pierre pour ta lecture fine et sensible, ton appréciation me touche beaucoup.

    J'aime

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