La dent du père Fillon

Les personnages des livres naissent de la vie et chacun s’en étonne. Aveugles nous restons aux destins minuscules, aux traces qui tissent ce maillage inaltérable de cœurs qui battent et puis s’éteignent autour de nous.

La rue que j’habitais enfant était une aventure ; elle s’est clôturée longtemps d’une bicoque construite de planches et de restes qu’habitait une famille que Dickens n’aurait pas reniée. Un poulailler étique la bordait. Des générations différentes qui vivotaient là, la grand-mère était ma sorcière. Sa chevelure filasse, sa bouche d’ombre, ses yeux que je trouvais mauvais précipitaient mes pas ; je changeais de trottoir : qui a dit qu’un enfant est forcément courageux ? J’étais terrorisée à l’idée qu’un de ses bras, se développant par-dessus la clôture, pourrait me prendre et m’emporter.

C’était la porte de l’enfer, ce bout de rue. Des personnages de mon enfance émergent plusieurs figures spectrales ou drolatiques : pépé pilon, déjà évoqué ailleurs,  le garde-barrière unijambiste, une splendeur ! Une veuve aussi sombre que sa maison tapie derrière d’épaisses frondaisons, dont la chevelure sévère encadrait une bouche sèche et des yeux durs, mais dont la main parfois, me tendait un bonbon. Tant d’autres encore..

Et puis le père Fillon ! Sa maison était la chose la plus pleine qu’il m‘ait été donné de voir : grouillante d’enfants, de chats, de bric-à brac. Dans la cuisine surencombrée, une fascinante machine à laver, Golem de métal rugissant, avançait parfois jusqu’au milieu de la pièce où elle affrontait alors le terrible balais de la mère Fillon. Une mère courage, celle-là. Nourrice de son état. Toujours épuisée, toujours grinçant sur ses jambes enflées. Offrant un café d’une main pendant qu’elle enfournait de l’autre un énième biberon dans la bouche d’un petit calé sur sa hanche. Une Gervaise étrillée par la vie, toujours appelant une de ses filles, toujours houspillant son mari.

Le père Fillon, minuscule, torse serré dans un marcel noir luisant de crasse, un béret vissé sur la tête (je ne l’ai jamais vu sans) se cachait dans son royaume enfoui au fond du jardin foutraque encombré de jeux cassés et de voitures d’enfant au rebut.

Un atelier du dimanche, branlant de clous mal vissés, croulant sous les outils, fleurant la graisse et la poussière chaude ; parfois, dans les petits villes de campagnes, j’ai retrouvé un tel parfum s’exaltant d’un garage ouvert… En contrepoint du lamento conjugal, lui, c’est son inégalable bonne humeur qui chantait, hiver comme été. Sa bonne bouille de chiot rieur, marquée de rides bonhommes, s’offrait à chacun, toujours égale. Son amour des enfants, les siens comme ceux des autres, était patent  et ils s’accrochaient à ses jambes à l’image des multiples chatons que les chattes de la maison cachaient partout. Fascinant. Je crois me souvenir qu’il y avait aussi des poules et des lapins mais peut-être ma mémoire les a-t-elle installés parce qu’ils se mariaient tellement bien au décor. C’était donc la pagaille, le chaos et le déséquilibre ; ça faisait chaud.

Mais le père Fillon, qui avait plus d’un tour dans son sac, possédait l’arme de fascination absolue ! Ruinée par des années de boulot à l’usine qui lui avaient aussi rongé les poumons, sa dentition allait autant de guingois que les planches de son établi. Quand il était de meilleure humeur encore que d’habitude et pour nous sidérer tout à son aise, toujours riant, il mettait un de ses doigts cuits de cambouis dans sa bouche, farfouillait un moment et puis, d’un geste vainqueur, nous tendait une de ses dents ! Succès garanti !  Ca, c’était quelque chose ! Nous riions, j’avais le cœur au bord des lèvres mais je restais là, hypnotisée. La mère Fillon grondait, nous offrait en soupirant les gâteaux du goûter et tout le charivari reprenait.

Après cela, il n’y avait plus rien à dire et  je rentrais à la maison….

 

 

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A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour La dent du père Fillon

  1. Antonio dit :

    « La rue que j’habitais enfant était une aventure… » La phrase était aussi efficace que la suite ne déçoit pas… c’est bougrement vivant ! J’aime beaucoup 🙂

    Aimé par 1 personne

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