L’honnête homme et le lycéen (petite philosophie dans le boudoir, acte méditatif)

Nous voici donc assis côte à côte. Moi, l’abeille ouvrière de la langue, toujours bardée de mon carquois empli de vocabulaire et de bonne volonté, lui, muet et raide. Invité à exprimer son ressenti par rapport aux cours passés (très difficile pour lui). Il finit par articuler timidement : «  Ce n’est pas vous, mais je déteste le français » ; le français, sa langue natale, celle dans laquelle il baigne depuis sa naissance.

Nous avançons dans le dialogue. Cet été, il a dû emmener dans ses bagages le Misanthrope de Molière, auquel il n’a rien compris. Faut-il s’en étonner ? A chaque instant, outre la forme rimée, le vocabulaire du Grand Siècle sort ses tournures et ses termes désuets : brigue, morbleu, faquin, et ses métaphores peu claires pour les jeunes de ce temps. A lecteur peu empressé, le recours tous les 6 mots à un dictionnaire ou aux notes de bas de page est un fardeau accablant. L’amoureux de la langue, lui, généralement dévoré de curiosité, franchira le pas sans encombre !

On oublie aussi le contexte philosophique et sociétal d’un écrit : quoi qu’on veuille, et quelque modernité qu’un auteur ait souhaité défendre, son œuvre s’inscrit dans l’air de son temps et reflète (ou combat) des idéaux datés. Ainsi les valeurs de l’honnête homme du Grand Siècle ont-elles fait lever un sourcil bien circonspect chez mon jeune élève : tant de vers pour cela ? A quoi cela sert-il ?

N’étant pas professeur ni spécialiste de Molière, je me suis donc contentée de reprendre avec lui la lecture en tentant de lui rendre accessibles les humeurs et mœurs du héros. Je ne suis pas certaine d’avoir suscité autre chose qu’un ennui poli, ce que,  au risque de vous surprendre, je comprends assez bien. En lecture, l’adhésion, la projection et la promiscuité jouent un rôle décisif, me semble-t-il. Quant à l’imagination qui peut vous faire sauter d’un pas le barrage des siècles, encore faut-il qu’elle puisse s’adosser à un bagage lexical assez fourni. Dans une société où chacun se presse et où beaucoup ne lisent pas, cela devient compliqué. Se contenter d’expliquer que Molière fait partie du patrimoine littéraire et qu’il faut le connaître n’a guère de sens pour un jeune pressé de grandir et qui ne se rend même pas compte du reste que la langue est partout (qu’il s’agisse du français ou d’une autre), qu’elle s’inscrit dans une histoire et une continuité et qu’il s’en servira constamment. Peut-être faudrait-il commencer par là ?

 

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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4 commentaires pour L’honnête homme et le lycéen (petite philosophie dans le boudoir, acte méditatif)

  1. MyoPaname dit :

    Un tendre sourire en lisant ce récit… plus large au moment du « silence poli » 😀
    Une langue renferme tant d’histoire et d’espoir…

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  2. Il peut également y avoir confusion entre enseignement de la langue, de la littérature et de la lecture. La langue est utilitaire, la littérature est art, et certains, dont je suis, ont un cerveau pas câblé pour lire facilement. Très récemment, devant un rayon où je cherchais du Thomas Vinau peu épais, une jeune demoiselle m’a demandé si je connaissais le livre qu’elle avait entre les mains : la bête humaine, Zola. Zola, argh, je me meurs ! Bravo néanmoins, Colette !

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Gilles
      En art, il me paraît difficile de séparer les outils de la création qu’ils servent mais je conçois sans peine que l’ont soit fâché avec la lecture parce qu’elle devrait être d’abord une rencontre, faite au moment opportun et le côté obligatoire de l’enseignement rend cela bien compliqué. Néanmoins, j’ai tendance à penser qu’on occulte trop souvent la lecture à voix haute car après tout, qui a dit qu’une histoire ne peut qu’être lue en silence et dans la solitude ? Un texte porté par une autre voix peut faire lien et déclencher envie et curiosité chez un lecteur surtout si la voix accepte de s’arrêter et de parler du texte, d’expliquer simplement. Et merci pour la référence de l’auteur que je ne connais pas, je vais me renseigner !

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