Êtes-vous disgracieux ? (petite philosophie du boudoir)

Le vilain petit canard d’Andersen ne se transforme pas toujours en cygne. Enfant, il ne m’a donc pas fallu beaucoup d’années pour comprendre que les contes mentaient, mais je me suis toujours réjouie qu’ils l’aient fait.

Chez un enfant, la conscience de la disgrâce point à vitesse variable apparemment, selon votre nature sensible. Moi, je l’étais à l’excès, aussi peu de temps fut nécessaire pour que me pénètre l’idée de ma propre laideur.   Si elle n’avait été qu’extérieure, cela n’aurait pas été trop grave ; je suis persuadée que pour qui s’aime, cette donnée a peu de poids. Mais lorsqu’on s’imagine que son intérieur n’est guère mieux, qu’on se sent à l’étroit dans un cerveau qui fonctionne mal a priori, puisque tout le monde vous le dit, la chose devient plus complexe. Pour un enfant qui réfléchit à sa petite hauteur, il est très difficile de conjuguer des données contradictoires : d’un côté, la morale adulte vous dit que l’aspect n’est pas important, que c’est votre être véritable qui l’est. De l’autre, le même adulte s’épanouit devant le bel enfant que vous n’êtes pas, et supporte mal les manifestations de votre esprit quand il ne s’aligne pas.  D’un côté, l’excellence de vos résultats scolaires devient une source de satisfaction, de l’autre, une nouvelle fois, la précocité qui peut accompagner certains esprits se plante-t-elle comme une écharde dans le flanc de l’adulte mis à mal dans sa suprématie.

En grandissant, ma vision des choses, heureusement, s’est corrigée. Grâce à ma myopie (au sens propre du terme), j’ai acquis une vision très différente de la vie. Pour l’enfant qui voit mal, la réfaction de la lumière sur les objets dessine un univers complexe et chatoyant, surréaliste et poétique, cela a frappé mon imaginaire pour longtemps.  Mon sens esthétique a donc été piloté très jeune loin des standards que l’on me montrait, hasard ou fatalité.  La lecture a fait le reste. Pendant longtemps, j’ai aussi mis mon propre corps de côté. C’est une gymnastique peu difficile à exercer, il suffit de se concentrer sur autre chose, mais cela ne fonctionne qu’un temps puisque c’est assez contre nature, il faut bien le dire.

Il a donc fallu que je réorganise le tout jusqu’à me dire que mon être était une maison temporaire qu’il fallait que j’ornements et rende agréable à vivre à ma convenance, puisque je n’avais pas d’autre choix.  Il a fallu que je négocie avec moi-même le point crucial concernant le droit que je devais concéder à d’autres de me dire ce qui allait ou pas : la réponse a été longue à venir, mais elle est venue : eh bien non, je ne le leur donnais pas ! Quitte à accepter qu’on ne m’aime pas. Ce qui revient à dire que je me suis absoute moi-même de ma propre disgrâce, réelle ou supposée.

Tout cela peut sembler  bien futile et est prescrit depuis longtemps, mais je me demande encore parfois combien de petits canards volettent en ce bas monde et pourquoi ce sentiment de disgrâce n’en atteint pas certains. Sans doute ont-ils un plumage qui les protège bien mieux ?

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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