J’ai bien peur qu’on s’ennuie au siècle prochain (petite philosophie du boudoir)

Un de mes amis s’essaie à retrouver une autosuffisance alimentaire, au cas où. D’autres se réjouissent de l’essor du tout technologique, du travail connecté depuis son domicile, des livraisons 24 h sur 24 de tous produits, de l’Etat providence, d’autres crient encore à l’étouffement des libertés, s’émeuvent de la vente d’armes, pleurent sur les Syriens mais se fichent des Yéménites (1,4 million de morts probables), battent le pavé, signent des pétitions mais ignorent la tristesse de leur voisin. Tout le monde soupire, mais encore. Chaque mot écrit, publié, est soupesé avec suspicion, passé au crible de l’orthodoxie morale et surtout idéologique. Qui pense ici ? Qui dit ? Qui répète ?
Etouffement, tiens, pluie de poussière couvrant de particules mortifères la toile de nos jours. Chaque matin, étirant mon cou par la fenêtre, je cherche la ligne la plus lointaine de mon horizon citadin. J’écoute le bruit de ma respiration, la mise en marche de ma machine : je songe de plus en plus à virer mon propre bric-à-brac d’engins : téléphone portable, écrans sur lesquels babillardent des inconnus que j’ai laissé par mégarde entrer dans ma maison. Tout cela fermé de plus en plus tôt, abandonné sur la table lorsque je vais marcher, piètre révolte je vous l’accorde.
C’est donc dans la rue aujourd’hui que je vais chercher la vie avec mon filet à sensations. De plus en plus seule parce que la solitude est une compagne solide, inusable et patiente. De plus en plus libre aussi : pas d’heures, pas de compteur, le moins de contraintes possibles, juste mon envie du moment. C’est dehors que je vais retrouver l’incroyable fantaisie de la vie, inscrite dans la pluralité des visages et des manières, encore que me déplaît le stéréotype de nos vêtements, parures préfabriquées, mal ajustées, laides à mes yeux. Mais il existe les regards, les postures, les cris, les voix ! Tout cela qui ne demande qu’à être, tout cela qui est différent de moi !
Semblable à un papillon fragile, l’essence d’un regard glisse parfois sur ma joue. Je m’invente l’histoire de ce quidam qui épouse le trottoir d’un pas languide ou de l’enfant qui tire pour se défaire de la main qui l’enserre : comme je le comprends ! Ce qui nous protège du risque de vivre n’est-il pas une prison ? Alors je lui fais une grimace et il y répond en douce, mais discrètement, par les temps qui se figent, mieux vaut faire attention. Faire attention ? Oh et puis non ! Qu’importe ce qu’il advient de nos élans ! J’ai bien peur que sa main s’épouvante d’être ainsi cramponnée sur le chemin. J’ai bien envie de lui dire que son entêtement a raison. Pourvu qu’il ne s’ennuie pas demain dans un monde sans illusion. Pourvu qu e les hommes ne s’ennuient pas au siècle prochain.

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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