Généalogique

J’aurais dû être un monsieur, un Eric très précisément, dans l’envie de ma mère, un garçon rond, joufflu, costaud. Je n’aurais pas dû être dans l’envie de mon père qui, à chacun de mes anniversaires, me répéta ensuite combien ma naissance l’avait navré, venant après deux autres filles aussi peu souhaitées. A y bien penser, le tout n’était peut-être pas si mystérieux que je l’ai cru pendant longtemps. Pourquoi se seraient-ils privés l’un, l’autre, de ce qui était à leurs yeux un simple constat ? Je fus donc une Colette, ce qui ne m’empêcha pas d’être ronde, joufflue et costaude. Guère jolie par ailleurs, avec deux lucarnes sous le front, myopes de surcroît. Et une langue si bien pendue qu’elle aurait saoulée un sourd, à ce qu’on en disait. Tout ceci est bien véniel évidemment et commence à remonter loin. De cette vision nombrilesque et rétroactive, que peut-il sortir de neuf ? Rien, si ce n’est le mystère jamais élucidé pour ma part de ce qui nous motive à devenir parent et du peu de garantie que nous avons d’être protégés, là aussi, de nos chimères et de nos illusions. Etageant sur le dos de nos enfants, à venir ou portés, des valises généalogiques bien épaisses, nous avons peine à saisir combien la loterie génétique brasse ses billes contre notre gré et combien elle a raison de le faire, battant en brèche ainsi nos préjugés en la matière. Petite, à entendre évoquer les terribles liens du sang (songez un peu, dans l’esprit d’une enfant imaginative, à la façon dont pouvaient se dessiner ces lanières écarlates striant mon corps de stigmates indélébiles !), j’ai eu parfois les cheveux qui se dressaient sur la tête en évoquant quelques figures tutélairesauxquelles je ne voulais absolument pas ressembler ! Quel nettoyant intérieur pourrait donc laver mon Adn de ces funestes traces ? A l’inverse, une de mes amies portait collée à sa colonne vertébrale et la maintenant bien droite, une panoplie de notables grand teint dont on faisait grand cas dans sa famille. Dans les deux situations, la chose me laissait pantoise. Les différences de physique et de classe que ma myopie me laissait quand même percevoir existaient donc dans le passé ? Se prolongeraient-elles dans le futur ?
Lorsque, à l’école, j’appris les lois de l’hérédité et la célèbre parabole des petits pois, ma confusion fut à son apogée. Comment diable allais-je contrôler mon terreau intérieur et de quel œil de semencière devrais-je examiner sévèrement un éventuel géniteur ? Comment aurais-je réagi, si à la place d’une Colette, Eric s’était tenu là et se grattant la tête ?
Lorsque j’ai souhaité devenir maman, il m‘a donc fallu faire un effort auquel je me suis soumise bien volontiers, si critiquable puisse-t’il paraître : être dans l’état de non-réflexion le plus total que je puisse envisager. préparer des affaires, mais me dé-préparer moi au mieux et laisser la vie accomplir ce qu’elle avait à faire de la manière dont elle le souhaitait. Que les mânes de mes ancêtres connus et inconnus s’en soient réjouis ou non, je crois qu’Eric, tout autant que Colette, s’en serait ri.
Et ma propre existence s’est illuminée de tout ce que j’ai eu à découvrir depuis lors …

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A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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