Je te laisserai un jour cette merveille d’inachevé : un être humain qui se sera cherché tout au long de sa vie. Vois-tu, cela n’a rien de risible ou d’infime, qui voudrait croire que la vie achève son cycle à peine est-il entamé ? Qui voudrait croire qu’à un moment nous deviendrions incapables d’avancer, de créer ? J’ai cessé peu à peu d’être en panique devant le temps dont on m’avait dit tant de fois qu’il ne fallait pas le perdre. Mais, regardant autour de moi le cycle des jours s’accomplir dans une parfaite répétition, je voyais bien qu’il y avait là quelque loufoquerie ou un terrible contre-sens. Alors, j’ai commencé à sortir du temps en invitant à ma table cigalière l’impromptu, le quiproquo, l’inattendu ; ensemble, nous partageons souvent bien des moments légers et quelques désarrois. Alors j’ai commencé à chercher, mais sans désir réel de trouver : simplement mue par le désir de croire que demain je serais un peu dissemblable de moi-même, ni mieux ni pire, mais un peu surprenante, en faisant l’effort de secouer ma poussière intérieure. J’ai commencé à apprendre à réfléchir différemment, à étendre mon minuscule champ de lecture, j’ai réfléchi sans excès mais durablement à la façon dont j’avais envie d’être un individu.
Tu l’auras compris, le collectif m’ennuie beaucoup, je lui préfère l’agrégat qui est un concept bien intéressant à mon sens et permet de faire un choix, d’opérer un jugement qui reste pour moi l’alpha et l’omega de la liberté, bien qu’aujourd’hui sa signification ne soit saisie qu’en termes restrictifs. Bref, j’ai commencé à jouir de moi : c’est une drôle d’idée, je crois, mais tu pourras en mesurer la portée quelque jour. Longtemps, je me suis donc traînée comme un poids imposé, anéantie par la faiblesse de mes capacités et le manque d’envergure de mon caractère, je voulais être un génie, moi, comme d’autres souhaitent être pompiers. Je ne suis qu’un moi qui me reste étrange mais dont certaines particularités sont pour moi réjouissantes (mon intellectualisme qui ne me vaut pas que des amis, mon hédonisme, ma naïveté, je te laisse le soin de lister les défauts a contrario), autant en profiter plutôt que de pleurer devant ma fanaison à venir.
Le matin me trouve donc prête à quelque aventure microscopique et édifiante, l’univers à inventer, à sentir, à regarder, à pétrir de sens sans rien conserver. L’autre jour, tu m’as demandé ce que je souhaiterais sauver à tout prix si ma maison était incendiée et je t’ai répondu mes livres ; mais en réalité, même brûlés, ils resteraient écrits, trouvables. En réalité, ce que je garderai puisque rien ne peut me l’ôter, c’est l’avenir porté par ton regard et celui de tes frères, c’est aussi ce merveilleux parfum d’inachevé…