Toi aussi ma fille (réflexions décousues sur la féminité)

Enfant, je ne souhaitais pas devenir femme. Il me semblait que c’était là tâche ingrate. Il me semblait qu’à jamais je serais inféodée à mon sexe, à un sarcophage de chair qui n’était sans doute pas le mieux conçu, à une avalanche de choses à venir dont aucune ne me plairait.  Jouer à la poupée était amusant, qui permettait de concocter des soupes de boue, des desserts de cailloux, et de jeter le bébé quand il vous avait lassé. Devenir une mater dolorosa comme j’en voyais tant, cumuler les tâches domestiques, être peut-être soumise à un joug marital, à un désir masculin triomphant, pantalon ventrière de l’orgueil, cravate empesée de l’ennui des femmes, ne me souriait pas. Ce n’est donc pas avec plaisir que j’ai vu poindre à l’adolescence les signes extérieurs d’une féminité qui n’avait pour moi rien d’enviable ni rien d’évident.

J’ai alors cessé peu à peu de manger, sans être mue pour cela par une volonté consciente .Quelque chose en moi refusait ma nature, quelque chose en moi voulait détruire ce qui n‘était pas encore. Quelque chose en moi voulait n’être qu’esprit, conception, pensée non ramenée à l’infériorité supposée de ma naissance et de ma partition sexuée. Bien des années plus tard, j’ai compris que j’avais été anorexique, que ma sensibilité d’alors, écorchée jusqu’à la moelle, n’avait pas trouvé d’autre refuge que la maigreur. Depuis, et bien que cela ne soit guère avouable, j’ai du mal avec la grosseur, qui relève pour moi du superlatif.   C’est comme ça.

Depuis, et sans plus de raison, j’ai gardé une empathie profonde pour les esprits tordus, les solitaires et les compulsifs. Eux et moi, nous nous reconnaissons.

Il a fallu trouver ensuite un autre chemin, libérer par l’esprit, la caresse, le plaisir, l’écriture, le contact retrouvé avec la terre, les arbres, les odeurs, l’arrondi de mon ventre abritant des petits, pour que ma perche de funambule s’équilibre un peu ; assez pour que je reste dans mon demi-monde, toujours un pas en retrait de ce qui agite les autres.  Assez pour que j’écrive, puisque la vie ne m’a appris rien d’autre, ce qui ne veut pas dire que je prétends le faire bien. Mais réellement, je ne suis apte qu’à cela, capter et fabriquer des mots qui ne servent à rien, sauf à rendre un écho. Il m’a toujours paru que c’est de ces échos multiples et nuancés que naît la vie, pas d’une école de l’écrit et de la pensée : l’écho de soi, l’écho du monde,  travaillé à l’instrument de son esprit et non instrumentalisé par une science de l’écriture. Me trompe-je ?

Il a fallu réapprendre à manger, s’enchanter des saveurs ; m’ « hédoniser » en prenant de ma nature sensorielle ce qu’elle avait, selon moi, de mieux. En jetant ma mélancolie nervalienne à la poubelle, en préférant la suavité de Mozart aux vaisseaux wagnériens.

En grandissant (je ne mûris pas, moi, il existe des fruits réfractaires, que voulez-vous), j’ai commencé à apprécier le fait d’être femme. Toujours sans raison valable et en tout cas pas pour les motifs parfumés de lyrisme  que l’on attache régulièrement à cette notion. Disons plutôt que je me suis rendu compte enfin que j’étais une femme, ce qui ne me procure d’ailleurs rien d’autre qu’un amusement apaisé.

Hasard ou non, j’ai d’ailleurs croisé dans mes eaux bien plus de guerrières indomptables que d’hommes libres.

J’ai appris à écouter les voix assagies qui disent mieux et plus que les voix sonores. Mais les cris n’ont pas de sexe. Je ne les aime pas. Ils provoquent en moi un immédiat refus.

J’ai appris que je ne sais pas ce que je serai demain. Tant mieux.

Vous l’aurez compris, je ne sais toujours pas ce que c’est qu’être une femme. Et je m’en fous. Pourquoi l’écrire alors ? Parce qu’il me semble que sur ce sujet, rien n’évolue et que cela m’interroge. A l’éternel féminin que je réfute, s’oppose son pendant masculin tout aussi daté. Cela n’est pas innocent, qui détermine jusque dans l’écriture les thèmes et modes. Qui conditionne des comportements sociaux dont la trace se lit, aussi profonde qu’un sillon de tracteur sur les réseaux . Ce que cela enrichit est peut-être égal à ce qu’il empêche ou appauvrit.   D’où cette virée introspective dans ce moi que la grammaire et les us conjuguent au féminin : à mon quoi défendant ?

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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