Regards croisés

Il n’y a pas longtemps, j’ai vu s’échanger entre deux de mes enfants ce regard bien connu qui signe la connivence de la jeunesse contre ceux qui le sont moins. Vous voyez, ce petit regard entendu qui peut s’accompagner d’un sourcil levé et signifie que vous, l’adulte vieillissant, avez commis une bourde, ou émis un de ces truismes tristement révélateur d’un état mental délabré.  Cela m’a amusée en même temps que rendue furieuse, puis cela a sollicité comme toujours ma réflexion. Et si ce qui nous change s’opérait davantage dans le regard peu indulgent des nôtres que dans notre réalité physiologique et mentale ? Et si les préjugés, ceux de la jeunesse n’étant pas les moindres, précipitaient en nous ce triste reflux que je sens chez beaucoup de mes contemporains qui portent leur âge mûr comme une maladie honteuse  et se sentent obligés de s’excuser sans cesse d’être ce qu’ils sont ?

Cette première question en soulève bien d’autres : si l‘âge nous définit quelles que soient nos qualités, alors on peut se demander si ce que nous aimons chez autrui n’est pas une succession d’instantanés qui figent l’individu à un instant T dans notre mémoire, et non pas la personne dans sa totalité évolutive, comme si nous lui interdisions d’avoir un futur différent.  Si nous avons besoin de nous sérier selon notre âge (junior, sénior), en nous conformant ainsi aux nomenclatures de l’administration, sommes-nous alors capables de construire ne serait-ce qu’un soupçon d’identité intérieure, nous sommes pourtant ce que nous pensons, sentons et ce que nous faisons ?

Pourquoi ce qui fait de nous un être singulier s’inscrit-il dans un registre qui est généralement illisible pour nos proches, enfants comme parents, ces liens de parenté faussant toute interprétation un peu juste de la personne que nous devrions connaître le mieux et qui nous restera inconnue dans ses fondements les plus secrets ?

En effet papillon, ce minuscule regard que je reverrai sans doute souvent, m’a confortée dans mon désir de distance, de construction autre, de jeu social différent si je le peux. Dans ma volonté de perfectionner ce que je suis à l’intérieur ;  je n’ai rien à prouver, mais  tout à éprouver sans me laisser ralentir par les idées du temps.

Reste que je suis certaine d’avoir moi-même porté ce regard autrefois sans comprendre davantage à qui j’avais affaire. Privilège de l’audace, passage obligé des apprentissages, et charme de l’indulgence que je peux ressentir aujourd’hui pour tout cela.

Et si je n’ai rien compris à l’histoire, c’est encore mieux.

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour Regards croisés

  1. Ou peut-être que ce qui aime en moi n’est pas ma pensée réflexive mais quelque chose de plus profond et plus primitif, qui ne s’intéresse qu’à l’instant. Belle question, Colette !

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