La plus petite part commune

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Tandis que la cascade dévalait en grondant de colère les murailles, que la majesté granitique du décor défiait un soleil de plomb, c’est toi que mon regard a dénichée. Délicatement sertie de mousse, tu tendais tes fragiles feuilles duveteuses à peine offertes à la lumière et qu’elle nimbait pourtant précisément, soulignant la gracilité des petits poils doux, le rose à peine marqué, les nervures naissantes. Comme moi l’instant d’avant, tu jouissais d’elle dégorgeant à pleins rayons sa magnificence d’été. Le rire était facile alors.

Après, ont existé les hauts murs ténébreux, les pleins cintres de la cathédrale, le chant pur montant sous les arceaux, le faste et la gloire, l’orgue rugissant, l’ascension christique sous le fer aiguisé, l’encens et la moiteur. Mais toi, petite et vouée  au vent, à l’indifférence des promeneurs, tu tirais cette langue narquoise en t’en moquant. Moi qui souffre depuis toujours de n’être pas la préférée, celle qu’on a voulu, celle sans qui rien ne serait, je t’ai aimée d’amour fou quelques secondes, toi ma pareille et tes membres dérisoires,  ton ébouriffement disharmonieux, l’improbable de ta naissance.

Belles plantes que nous ne serons jamais ni l’une ni l’autre, sœurs en cette juste disgrâce d’aspirer à une beauté le temps d’une poignée de secondes d’argent puisées à l’ardeur d’un regard, le temps d’un frisson.

Mon doigt frôlant à peine ta joliesse (ce n’est qu’ainsi que les choses existent, non ?)  a scellé ce pacte innocent. Autour, maints papillons, de fines lianes, des fleurs ensuquées de nectar célébraient le mois de la Vierge. Mais toi et moi, frappées d’inanité autant que d’allégresse, nous avons dépassé ce temps, pareilles aux enfants qui savent que les cailloux finissent toujours par se transformer en or, à condition qu’un œil aimant veuille les contempler.

La plus petite part commune, entre toi et moi, posée.

 

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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2 commentaires pour La plus petite part commune

  1. Angelilie dit :

    beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement.N’hésitez pas à venir visiter mon blog (lien sur pseudo)
    au plaisir

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    • Phédrienne dit :

      Bonjour Angelilie,
      Soyez la bienvenue et merci pour votre commentaire si élogieux. Je me suis abonnée à votre site et reviendrai avec plaisir le regarder de près. A bientôt, donc.

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