Fracas (nouvelle)

C’est l’histoire d’une femme qui a cueilli un bouquet de pâquerettes sur le chemin. Il lui a semblé qu’ainsi, toute la fraîcheur du matin pénétrerait avec elle dans sa maison pour attendre son amoureux. Ca ne sert à rien  de se faire beau si le soleil n’entre pas. La maison est petite, les robinets coulent un peu, le papier bâille sur les murs de tous les ennuis qu’ils ont abrités.

C’est l’heure où il vient d’habitude. Sa femme est occupée ailleurs, ses enfants sont à l’école, il a expédié ses tâches journalières, c’est l’heure où le temps vient frapper chez elle et s’assoit pour une heure. 3600 secondes, les aiguilles du réveil le savent bien.

Il lui a demandé de se parer pour lui ; c’est si cruel, comme si son habit d’attente et de soumission n’y suffisait pas. Vois, regarde, 1 728 000 secondes ont vêtu ma peau, ma poitrine tubéreuse ne ressemble plus aux fruits que tu aimais, j’ai de la corne sous mes pieds, une semelle d’attente, voyons, combien de pas ont-ils accompagné mes espoirs déçus lorsque sans prévenir, tu ne viens pas ?

Voilà ce qu‘elle aimerait lui dire, mais ce reproche reste dans sa gorge comme tous les autres.

Elle a enfilé les bas doux qu’il aime, ajusté un corset lacé, elle a marché sur des talons inhabituels, d’une précieuse démarche que sa jupe courte entrave. C’est ainsi qu’il la voit et qu’il la veut. Dans la salle de bains, son vieux jean et son pull-over dressent le tertre de sa capitulation.

Elle met les fleurs dans un vase, range avec méthode, refuse de répondre aux appels que diffuse son téléphone fixe. Le compte à rebours va s’enclencher, rien ne doit se perdre des 3600 secondes à venir, le rituel des trois sonneries sur son téléphone portable, le pas qui deviendra de plus en plus précis, l’œilleton du voisin de gauche qui glissera sur la porte pour voir qui est là, pour vérifier qu’on est bien mardi, le jour où les 3600 secondes tombent à pic.

Elle prend un livre, n’importe lequel sera bon, même le dictionnaire. Tiens, à la page 671, épigastre, « région médiane et supérieure de l’abdomen », cela tombe bien, c’est à peu près là que le trou se forme quand le temps s’étire et qu’il n‘arrive pas. C’est d’abord une piqûre d’épingle qui fore son minuscule orifice et puis le trou s’agrandit en même temps qu’il s’approfondit, couche de chair après couche de peau et ça fait mal. La boucle d’oreille à son lobe droit la fait souffrir aussi, son clinquant n’est pas d’or, le métal l’irrite, elle se gratte, elle ne la retire pas, cela fait partie de la panoplie.

Elle évite de regarder le lit, vaste et imposant comme une chasuble d’évêque et du même violet sacré. À chaque fois, l’un comme l’autre font semblant d’ignorer que le simulacre de politesse qui démarre le sablier n’est qu’un rituel vain avant la pauvre messe. 3600 secondes, ça ouvre sur de l’orgasme millimétré, pas moyen de se dire qu’on pourrait faire autre chose, se conduire en gens normaux, qui ne se disent presque rien mais en prennent le temps. « T’es belle », l’œil le dira avant la bouche lorsqu’il aura fini de balayer son 1,68 m de solitude pomponnée.

Le corps est une drogue dure, elle est l’ivrogne que le bistrotier balaie avec les ordures au petit matin et qui revient quand même. Elle est sa faim.

Ca y est, le compte à rebours est entamé. Elle est déçue parce qu’elle sait qu’il ne donnera pas une sec onde de plus. Même si parfois, il fait mine de s’endormir après l’amour de cette façon lourde qu’ont les hommes, son cerveau connaît le temps mieux que le réveil. Il s’est autoprogrammé à ouvrir les yeux, à caresser son dos à elle d’un geste distrait, le geste qu’on a pour le chien qui restera à la maison alors qu’on s’en va sans le regarder. Elle a tout essayé et même parfois de cacher sa fatigue ou un peu de ce dégoût qui lui vient à la gorge quand elle feint un plaisir qui n’est pas venu, pour ne pas qu’il soit déçu. Il s’enorgueillit de ce plaisir comme si cela suffisait à laver  les 167 heures hebdomadaires où il n’est pas là, où sa présence ne s’inscrit qu’à coups de textos et de mails lyriques, histoire de ne pas la priver de sa dope, de maintenir son manque à son point d’équilibre, celui où elle ne bascule pas dans le refus. Histoire qu‘elle n’aille pas regarder ailleurs, ce monde d’au-delà de sa porte où d’autres hommes pourraient la remarquer, trouver que son air de biche et sa poitrine généreuse constituent les ingrédients d’un beau cinq à sept, pour lui dans sa version low-cost, de cinq à six et pas une seconde de plus.

30 minutes. C’est idiot mais elle attend encore, ses chevilles enflent dans les escarpins un peu étroits, un peu trop haut, la dentelle de ses dessous enflamme sa peau  sous la jupe serrée, elle a froid, elle se méprise de son avilissement dans le désir et l’attente de l’autre, si elle s’écoutait, elle lui dirait, elle sait la litanie de ces reproches qu’elle imagine la nuit, quand rien en elle n’accepte de se déconnecter, de débrancher le haut voltage, de décolérer. Ce soir, demain, après qu’elle aura attendu, l’ordinateur branché sur son lit, le téléphone à portée d’oreille, il lui expliquera que c’est l’enfant, c’est la femme, l’ami, le travail, l’autre vie qui s’est mise en travers de la porte, qu’il a regretté autant qu’elle cette heure qui n’est pas venue, que c’est comme ça. Le bouquet de pâquerettes aura bu la moitié de l’eau, sur la chaise les bas roulés seront les mues de son enthousiasme, un peu d’humeur sur son oreiller lui rappellera d’ôter ses boucles d’oreille.

Il fera jour. Un jour de 24 h dont pas une seconde à distraire de son obsession.

C’est l’histoire d’une femme, d’amour, fracassée.

 

 

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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