La légitime

Elle a raison, la légitime. De compter sur un morceau de papier, papyrus légal paraphé de bon sens, acte de propriété. Et puis ce cercle à son doigt, ce garant de bonnes mœurs, cette estampille du légal ; oui, elle a raison. De l’amour, il n’y en a pas. Plus. Mais le lourd linceul des habitudes, la connaissance a priori de l’autre, de tout ce qu’il dit, de tout ce qu’il fait ; le droit de savoir, le droit de regard, le droit d’imposer : « dis, où tu étais, qu’est-ce que tu as acheté, fais voir ? quand rentres-tu ? ». Ce qu’il est au fond, ce à quoi il aspire, cela lui est bien égal. Qu’il corresponde peu ou prou à l’image d’antan, d’il y a quinze ans, vingt ans, trente ans, qu’importe, ce n’est pas très important. Ca continue d’exister, c’est là. Un couple : deux. peut-être plus. Une famille. Un  croisement de possibles au détour d’un économiquement fiable.  L’illusion d’une réussite, mais le rêve croise rarement la réalité, non ? la sécurité de l’existant.

L’autre, la sans visage, peut-être la sans nom, la pie voleuse, la destructrice de nid conjugal, elle peut bien faire bouffer son plumage et caqueter ses paroles d’amour, elle peut bien souffrir à son tour, elle, la légitime, elle tient bon. Les rênes du calendrier, les dates d’anniversaire, la coqueluche de la petite, les 80 ans de la grand-mère, la maison de campagne, le repassage du linge et le livret A. L’autre, l’amoureuse, la chose dans l’ombre, elle ne résistera pas : l’attente, les heures volées, les petites trahisons du quotidien, les projets avortés, les mensonges diplomatiques, les nuits solitaires, elle s’y émoussera comme une pierre. Qu’est-ce qu’elle croit ? Elle s’y étiolera comme une fleur printanière et deviendra à son tour un double mauvais et sulfureux, encombrant :  » dis, où tu étais, qu’est-ce que tu as fait, pourquoi tu n’es pas là ? ».

Et puis un jour, elle cédera, lierre soudainement arraché à sa pierre, effondrée sous le poids de sa colère, de sa révolte inexprimée. Un jour, comme ça, pour presque rien : le mot de trop, le regard en moins, l’exaspération. Le jardin qui perd ses couleurs alors même que le ciel revêt les siennes, enfin. C’est comme ça la vie et la légitime le sait bien….

A propos Phédrienne

Je suis ce que j'écris, ce que je vis, et réciproquement, cela suffit sans doute à me connaître un peu :)
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3 commentaires pour La légitime

  1. tassera dit :

    Quand la raison oublie que la loi, le droit, la morale,le bon sens, se sont nourris des abandons de leurs précédentes certitudes

    Aimé par 1 personne

  2. Quand la raison oublie que la morale, la loi, le droit, le bon sens, se nourrissent de ce qu’ils ont abandonné leurs précédentes vérités

    Aimé par 1 personne

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